—Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me voir.

—Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre. Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter.

Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister; mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie.

Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta; elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée, revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on l'amenait elle-même dans un semblable dessein.

A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte. Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne susceptible de pitié.

Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue. Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.

Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit, et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants, et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le contempla d'un œil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.

Le cadavre.

Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans succès, pour s'arracher à ces brigands.