Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs; elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la clarté de la torche.
—Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez.
—La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats. Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses craintes.
Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire. Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait, elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent pas au delà de ces barrières.
Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.
Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle regardait par moment Annette avec un œil hagard et insensé. Quand Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie. Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir, mais elle ne versait point de larmes.
Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la suivre à l'appartement d'Emilie.
Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et répondait par oui à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.
Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain.
Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni. Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.