Que Donna Marie le sache? Qu'elle ne le sache pas? Que veut Antoine?

Ah! qu'elle ne le sache pas! Pâle petit cœur aristocrate, qui aime autant qu'il peut aimer, sans héroïsme et sans carnage ; mais avec une douceur infinie, une si noble soumission, et en même temps une confiance si royale! Qu'elle ne le sache pas! Qu'elle continue à vivre, gracieusement, sans que son doux orgueil soit brisé. Et puis Antoine bientôt va partir, va laisser là l'une et l'autre, la rude bergère dont il ne se soucie point, et celle qui lui a appris le triomphe, la perverse ardeur sacrilège, la vanité sensuelle. Il lui dira : « Adieu, Donna Marie, restez avec cet homme qui est votre Fortune et votre époux et qui, moi présent, me déshonore ; mais, quand je serai parti, vous gémirez en vous souvenant de moi près de lui, et, vous étreignant, il étreindra le groupe adultère que vous formerez, unie en pensée à votre amant. Ah! quel plaisant corps à corps pour ce dédaigneux seigneur!… »


Donna Marie, sur la place Saint-Marc, le soir, après le dîner, tandis qu'elle fait quelques pas au bras du marquis di Savini, entend, non loin d'elle, mademoiselle Tournay qui dit en riant, à voix basse, à Antoine Arnault :

— Tais-toi, Antoine!

… Mademoiselle Tournay a-t-elle dit à Antoine Arnault : « Tais-toi, Antoine, » ou bien la comtesse, devenue démente, se figure-t-elle cela? ou bien est-ce une plaisanterie, une comédie, quelque chose d'organisé qui oblige mademoiselle Tournay, qui n'en a pas l'intention ni l'envie, de dire en ce moment à Antoine Arnault, qu'elle connaît à peine : « Tais-toi, Antoine ».

La comtesse ne peut plus avancer ; elle perd la tête ; elle veut savoir… Qui peut-elle interroger? Elle ne peut rien. Elle s'assoit. Le comte Albi et le marquis di Savini font venir des granitti, des cigares.

Antoine, Émilie ne se doutent pas que Donna Marie a entendu cette phrase, pour laquelle d'ailleurs Antoine a considéré avec mépris l'imprudente et vulgaire Émilie.

Hélas, Donna Marie! Vous tenez maintenant le bout du fil : vous allez suivre et vous expliquer les regards de votre Émilie, qui tantôt provoquent et tantôt fuient les yeux de votre amant. Vous allez apercevoir toutes ses ruses, toutes les familiarités qu'elle prend avec lui. Quand il lui parle, elle feint de répondre négligemment, et, s'il se tait, elle s'agite, s'inquiète, se plaint de la soif, de la fatigue. Comme elle rit quand elle le regarde! Riait-elle comme cela autrefois? Donna Marie ne le croit pas, mais peut-être se trompe-t-elle, peut-être est-elle folle?…

« Est-ce que, quand on a la reine, on veut la servante? Est-ce que cette fille n'est pas une fille grossière et rude, qu'on ne saurait désirer? Si un homme, dans un désert, dans la forêt, avait besoin d'elle, il l'aurait et la quitterait après… »