Voilà ce que pense soudain la comtesse de mademoiselle Tournay, qu'elle aimait.

« Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? crie sa pensée, comme une folle. Est-ce une liaison qui commence, sont-ce les premiers signes, et lequel des deux veut l'autre? Sans doute Antoine méprise Émilie, repousse ses avances… Mais ne le voit-on pas qui semble accoutumé à elle? Il la connaît donc? il s'aperçoit d'elle? et, tout à l'heure, ne lui a-t-elle pas dit avec une rude aisance : « Tais-toi, Antoine… »

Ah! quel dégoût pour Donna Marie! Cette fille va-t-elle séduire son amant? Et son amant, qui est-il, son amant qui n'est rien, qui est de la race, au fond, de cette Émilie? Qu'ils aillent ensemble, s'ils se plaisent… Donna Marie le dira bien à Antoine ; elle lui dira : « Je ne sais ce qu'il y avait, mais il y avait quelque chose qui faisait que je n'aurais pas pu vivre vraiment avec vous… » Mais, hélas, hélas! comme elle l'aime! Ne pouvait-il lui épargner cette douleur?… Pourquoi la tue-t-il ainsi?


Soir du 29 août sur la place Saint-Marc, elle ne vous oubliera jamais!

Voyez. Elle garde une apparence de vie, de mouvement, de douce grâce, mais elle est pantelante comme un guerrier à l'infirmerie, soldat qui sur un lit dur a le poumon découvert, a la mâchoire cassée…


Antoine Arnault ne voit pas l'angoisse de Donna Marie, tant il est occupé à souffrir d'elle, à la détester, parce qu'elle est là, si pâle, entre ce vieux marquis di Savini et son mari.

On ne peut rien se dire ; on se sépare, on rentre chez soi, et Donna Marie, dans sa chambre, meurt de douleur.

Son esprit et sa vie, elle les sent froids comme la pierre, anéantis ; mais tous ses nerfs sautent et sanglotent, et la douleur, mille douleurs circulent en elle, courent dans ses veines et sous sa peau comme une foule dans les rues. Cela fait un mouvement intolérable, un va-et-vient dans son corps… Et elle, alors, se lève et marche, va et vient dans la chambre ; elle voudrait sortir de sa chambre, de la ville et de la vie, aller on ne sait où, dire à Antoine : « Antoine, Antoine tu m'as tuée. Je m'en vais où vont les mortes. Où sont les mortes? »