Et puis elle songe que là-bas, non loin d'elle, dans une chambre du palais, Émilie Tournay se déshabille, entre dans son lit, se repose ; elle songe qu'Émilie Tournay est une petite bourgeoise, une fille sans fortune, qu'elle a aidée, qu'elle a aimée, mais dont elle jugeait et dédaignait toutes les allures, tous les sentiments, toute la forme…

Hélas, cette Émilie, Antoine l'a tenue dans ses bras! Donna Marie n'aurait-elle point dû penser à cela, qu'on ne laisse pas une femme auprès d'un homme? Ne sont-ils pas faits pour l'amour? Non pour l'amour tendre et triste qui en cet instant déchire son âme, mais pour cet autre amour, bref et brûlant. La nature elle-même ne le souhaite-t-elle pas? Ne l'indique-t-elle pas? Les femmes, toutes les femmes, et cette Émilie, n'ont-elles point de tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des hommes? Les doigts se touchent, les genoux se touchent, tout un être attire l'autre être, et, dans les soirs chauds, les femmes tristes ou légères ne tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?

Hélas, cette Émilie! tout naturellement Antoine Arnault l'a touchée et l'a prise. Elle, Donna Marie, n'avait donc pas veillé? Il a été, avec cette fille, comme elle sait qu'il est. Elle le voit. Elle sait ce qu'il a dit, ce qu'il a fait. Elle sait tout de son plaisir, de sa gratitude, de ses perverses joies… Hélas! que ne sait-elle de lui!

Et voici qu'elle se sent être la sœur de cette Émilie, ayant le même corps, le même secret, puisqu'un même homme les a goûtées, connues. Les voici deux, toutes pareilles, avec le même souvenir et la même attente ; et Antoine sait leur différence et leur ressemblance. Mais lui, il est le même, il ne change pas, et toutes les femmes qu'il a connues se sont ressemblées, sont devenues comme des sœurs entre elles, parce que c'est l'homme qui parle, et la femme qui entend, s'imprègne et se modifie.

Quelle nuit elle passe! pendant laquelle lentement, sûrement, toute sa vie se défait, se détruit. Puisqu'elle a perdu tout le goût de la vie, qu'elle est vraiment dépouillée d'elle-même, que ne meurt-elle à l'aube? Sa confiance, sa beauté, sa noblesse, Antoine les a trahies avec une fille inférieure. Cela est. On ne peut pas effacer cela. Mais son orgueil n'est pas si blessé que son rêve.

Hélas! elle le sait bien, elle ne peut pas se détacher de lui. Infidèle ou fidèle, n'est-il point toute sa volupté? Le vertige et l'éclair, l'incomparable bouleversement, le désir et le plaisir, cent fois plus vifs et plus satisfaisants que ne sont l'une à l'autre la soif et l'eau, et enfin la langueur qui glisse jusqu'à la mort et jusqu'aux larmes immobiles, ne les a-t-elle point connus à cause de lui, à cause de son regard, de sa voix, de ses mains, fidèles ou infidèles?


… Donna Marie, quand le soir sur l'eau verte et troublée résonneront les tristes chansons de Tosti, et que, la tête renversée, d'une impossible voix, muette, vous adjurerez les cieux et les ténèbres de diminuer votre sensuelle ardeur, que vous importe, si votre ami vous parle et vous enlace, qu'il en ait enlacé d'autres encore?

Oui, Donna Marie, songez à vous-même ; aveuglée par les pleurs ne jetez pas au plaisir le blasphème lyrique, les cris de l'insensé : « Va-t'en, maître de l'extase et propriétaire de la joie! Va-t'en, majesté! Va-t'en, splendeur! »

Vous sentant plus impure par votre plus exclusif désir, n'exigeant plus rien de l'amitié ni du serment, vous connaîtrez d'âcres joies, audacieuses, pourpres, corrosives.