Posez sur votre âme froissée ce beau petit masque d'ivoire dur et rond dont les Vénitiennes du siècle de Louis XV recouvraient leur visage, sous le tricorne noir : votre amant ne reconnaîtra pas votre cœur. Ainsi masquée, goûtez la volupté, laissez glisser sur vous les tendres souffles, les tendres doigts ; votre moins sage beauté effraiera votre amant enivré. Il vous redemandera votre âme. De vos pieds nus à votre cou serré de perles, à vos cheveux chauds et mêlés, vous lui semblerez une énigme audacieuse, et vous posséderez ainsi, jusqu'au désir inassouvi, votre soucieux vainqueur…
Donna Marie ne pense point de cette manière ; elle sent seulement qu'elle souffre trop ; et maintenant, debout à sa fenêtre qui regarde le canal, dans le matin naissant, abêtie, les yeux levés, elle cherche par où, par quels escaliers de l'air, par quelles mystérieuses portes de Venise elle pourrait sortir de la vie…
Tout à l'heure, bientôt, elle prendra sa gondole, elle ira chez Antoine Arnault, et là, elle parlera et elle criera jusqu'à ce que quelque chose soit changé dans tout ceci, dans tout ce qu'elle éprouve, dans tout ce qui est.
Elle est prête, elle sort, elle arrive chez Antoine. Elle ne vient jamais le matin, mais Émilie, depuis une semaine, vient ainsi de bonne heure, et Antoine, recevant Donna Marie, s'épouvante de sentir que l'autre dans quelques instants va venir.
La pâleur de Donna Marie, son attitude sombre et fermée le mettent mal à l'aise ; il ne sait que lui dire. Mais elle parle, et voici que, douce, timide, toujours soumise, elle devient forte, et d'une voix nette, desséchée, elle dit tous ses griefs, ce qu'elle a deviné, ce qu'elle entrevoit, ce qu'elle sait. C'est le chant de la fierté, du naturel dédain, de l'antique et claire hauteur. Antoine ne reconnaît pas son amie plaintive et penchée.
Comment faire comprendre à cette guerrière qu'il l'aimait et la vénérait? qu'il l'a trompée par douleur ; qu'on ne peut pas laisser sans se venger, sans devenir fou, la femme que l'on aime à l'époux qui revient…
Elle ne veut rien écouter. Et voici qu'une sonnerie tinte, et que sans doute Émilie maintenant est là, devant la porte, tout près.
Pleurant, priant, essayant de saisir les mains de Marie, Antoine la supplie de se taire, de ne point laisser soupçonner sa présence, tandis que lui va tout simplement dire à Émilie Tournay qu'il ne la reçoit pas, qu'il travaille, qu'il ne la verra plus. Mais Donna Marie, brûlante, glacée, haletante, exténuée, sans défense, cédant enfin, tombe dans les bras du jeune homme ; elle baisse la voix et ferme les yeux.
— Dis-lui, — soupire-t-elle, calme, soulagée, — dis-lui que c'est moi que tu préfères…
Au bout de quelques instants, Antoine Arnault revient près de Donna Marie.