Il ne lui dépeint pas le visage d'Émilie, sa colère, ses soupçons ; il hait cette fille, et s'indigne et ne pense qu'à la comtesse. Mais elle ne peut point oublier cet adultère, elle regarde autour d'elle, et, d'une voix blessée, elle dit :
— Ce fut ici… ici!…
Hélas! elle ne peut pas oublier. Elle voudrait tout savoir de cette redoutable Émilie, ses défauts ou sa beauté ; elle voudrait la voir souffrir, et lui dire fortement, tranquillement : « Cela ne me fait pas de peine que vous souffriez. » Elle ne s'inquiète pas de savoir si Émilie a des soupçons et peut la perdre, elle veut se venger.
Antoine la conjure d'être raisonnable afin de garder son secret. Elle répond :
— Oui, mais oui.
Cependant elle songe :
« Je ne me perdrai pas en disant à cette fille ce que je pense d'elle, combien je la méprise. »
Et, comme elle revient chez elle, elle trouve devant la glace du salon, coquette, riante, Émilie Tournay.
Elle ne peut rien dire pendant le déjeuner. Le comte annonce qu'il va passer trois jours dans la montagne, où verdissent les beaux paysages de Giorgione. Ah! quelle délivrance pour Marie! Comme elle va retomber sur le cœur d'Antoine, lui faire répéter jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que les mots usés, pressés, n'aient plus de sens, tournent et tombent, qu'il l'aime, qu'il souffrait, qu'il est jaloux, qu'il meurt. Et comme, tout à l'heure, dans la maison silencieuse, loin des oreilles de l'époux, elle va doucement torturer cette Émilie détestable!…