Un an passa.

Antoine fit jouer une pièce qui provoqua un élan d'amour dans sa ville. Tous les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond divan où il posséda le cœur blessé, le cœur traîné des nerveuses spectatrices. Ce triomphe lui fut sensible, il se crut heureux.

Un matin, un jeune poète, qui admirait Antoine, lui apporta le manuscrit d'une pièce en vers. Ce poème était élégant comme Racine, passionné comme Michelet, orgueilleux comme Antoine Arnault, et ce jeune homme avait vingt ans. Antoine le fit revenir ; il le regarda.

« C'est bon, pensa-t-il avec une affreuse douleur, quand je serai vieux on me remplacera, je ne manquerai pas au monde. Voici des garçons de vingt ans qui ont autant d'ardeur que moi… »

Il eut envie de mourir.

Encore une année passa.

Antoine songea aux voyages. Il partit. Il cherchait de beaux silences, de graves enseignements. Il vit l'Espagne, dont la terre brûlante et jaune s'ajustait si bien à lui, qu'il en faisait son manteau, sa pâture, son amour et son cimetière.

Il revit Venise, royale et triste ainsi qu'une âme dans les nobles langueurs du jour, mais, la nuit, jardin violent, guitare rouge, casino de délire et de rêve ; hôtesse rémunérée qui attire sur ses liquides places les jeunes hommes, les petites filles. Il détesta cette libre chambre de volupté : Venise. Il haït le métier qu'elle fait. Il méprisa cette chanteuse, cette excitatrice avisée, qui dit : « Tordez vos mains pour mes trop doux parfums, levez vers moi vos visages où luit la plus basse anxiété ; traînez-vous ; dites ce que vous voulez de moi ; ah! oserez-vous dire ce que vous voulez de moi?… »

Antoine vit que les fenêtres étaient fermées au palais de la comtesse Albi ; ce fut un vide plus profond dans son cœur.

Il parcourut les sèches rues, glissa sur les rubans d'eau, s'assit aux restaurants de la place Saint-Marc ; du Capelle Nero ; de la Cita di Firenze. Son passé marchait auprès de lui, s'asseyait à côté de lui.