Il pensait : « Je suis venu ici autrefois, quand j'étais comme un enfant, les yeux de l'homme dépoétisent ». Il savait bien que Venise ment, que tout ment, qu'il n'est pas de bonheur, seulement une fuite rapide du temps, et des souvenirs qui s'usent. Il cherchait à s'oublier. Il poursuivit l'ombre de Musset, de George Sand, goûtant un petit recueil de leurs lettres, et le léger dessin, la tendre caricature que Musset fit de sa maîtresse : profil rond et doux comme une laque, semblable à un délicat poisson d'or du Japon.

Honorant la retraite de Byron, il s'attarda au couvent des Arméniens, où ces jeunes hommes polyglottes, typographes obstinés, courbent sur de pacifiques presses des colères d'enfants et de prêtres, se taisent, cependant que grondent en eux l'ardeur des catholiques romains, et les soupirs de la lointaine Etchmiadzin, la résidence odorante, où dans les jours de juillet, sous un immobile soleil, les roses comme de l'eau bouillent…

Ainsi les journées passaient, mais la langueur des soirs, les nuits, les chants sur l'eau (toujours ce chant de Sainte-Lucie!) et la solitude, brisaient les nerfs d'Antoine Arnault.

Langueur de Venise qui êtes là, et là, et là-bas encore! — On ne peut la fuir ni l'atteindre. — En quel point de l'espace cachez-vous vos racines, votre tendre noyau?

— Ah beauté perfide et mortelle, s'écriait Antoine, soyez un jardin pour que je le pille, un trésor pour que je le disperse, une nymphe rebelle pour que je t'enchaîne et te morde!…

Il pensa aux jeunes femmes, qu'il voyait passer dans les barques. Il s'émut que, plus fragiles, elles eussent aussi à supporter cette inépuisable langueur. Avec pitié il se souvint d'une délicate et pâle meurtrière au XVIIIe siècle, qui, voyant se préparer le supplice de la question demandait faiblement : « Comment ferez-vous entrer tant d'eau dans un si petit corps? »

Oui, comment tant de mélancolie, le soir, à Venise, peut-elle entrer dans de si petits corps!

Antoine se lassa. Il quitta Venise en se souvenant qu'autrefois il l'avait aimée comme une femme qu'on aime, comme une chère insensée qui dénoue ses cheveux pour tous les autres hommes, comme une poulpe divine dont les bras liquides lui couvraient le cœur…

Il n'eut pas envie de continuer sa route. Il se retira près de Grasse, dans un secret village, au pli d'une colline, où, sous le soleil, les herbes sèches, fortes et mêlées donnaient l'odeur de la chartreuse.

Il travaillait. Il lut. Il demeura six mois caché. Il ramenait quelquefois, pour quelques heures, dans son logis, de jeunes femmes champêtres, rieuses, bienveillantes, dévêtues. Et Antoine ne prenait point d'intérêt à ces plaisirs d'où toute torture était absente. Il relisait Stendhal, ses larmes coulaient.