« Ah! pensait-il, Julien Sorel, la suprême jouissance c'est vous qui l'avez goûtée, dans le mortel cachot, lorsque vos caresses froissèrent jusqu'à réveiller une plainte, la douce épaule que votre balle avait brisée. Tendre madame de Rênal! douleur dans la volupté! »

Martin Lenôtre un soir vint jusque sur cette colline chercher son ami. Il avait fait ce voyage. Antoine le reçut avec surprise et mécontentement. Mais Martin, tout de suite, gravement parla :

— Je t'assure, disait-il, que cette fille aînée du peintre Gérard d'Ancre, l'aimable Madeleine, serait dans ta vie une compagne délicieuse, patiente, inlassable.

Antoine demanda quelques jours pour réfléchir. Puis il revint à Paris, céda au désir que Martin témoignait de lui faire connaître la jeune fille ; mais dès qu'il la vit, et quoiqu'elle lui parût charmante, il lui fut hostile ; il la regardait avec défiance et dédain, avec impertinence, comme si elle se fût arrogé le droit d'entrer dans sa vie, de la partager.

Quand même il accepterait cette jeune fille blonde et polie, sa destinée brillante ne serait jamais entre de si fragiles mains! Lorsqu'il l'eut vue plusieurs fois, et qu'il se fut assuré de la parfaite soumission de son caractère, il avertit Martin que sa résolution était prise, qu'il épouserait Madeleine. Il s'y décidait sans bonheur, mais sagement. La vie nomade déséquilibrait son travail, il avait besoin d'une enfant simple auprès de lui. « C'est elle, pensait-il, en regardant Madeleine qui, déjà, tendrement l'aimait. »

N'étant point épris de sa fiancée, Antoine, n'interrompait pas Martin Lenôtre lorsque celui-ci l'intéressait aux agréments que ce mariage lui donnerait.

— Oui, lui expliqua un jour Martin, non seulement Madeleine est riche, mais son père ne cessera de l'avantager, car des deux filles de Gérard d'Ancre celle-ci est la seule qu'il aime. La seconde, Élisabeth, fut toujours loin de son cœur.

Et Martin avoua avec embarras :

— Il n'est point sûr qu'Élisabeth soit sa fille.

Quoique Antoine ignorât la jeune fille dont il savait seulement que, âgée de quinze ans, souffrante ou capricieuse elle voyageait ou se reposait dans une solitude complète, invisible pour sa sœur même, il obligea, par son insistance, Martin Lenôtre à découvrir tout le secret qu'il eût voulu garder. Ainsi Antoine apprit que Gérard d'Ancre ayant été, quelques années après son mariage, appelé à la cour d'Espagne pour faire le portrait des petites infantes, et ayant emmené avec lui sa femme qui était belle, celle-ci inspira une vive passion à un prince espagnol ; Gérard s'étant aperçu de cette intrigue royale ramena sa femme en France, ne sachant point si elle était coupable, mais quelques mois après, la naissance de la petite Élisabeth envenima ses soupçons. Il ne put chérir cette enfant. La jeune femme ne vécut pas longtemps ; elle laissait à son mari un doute brûlant et vivant…