Attristé de ce que l'innocente Madeleine eût pour sœur une petite fille étrangère, Antoine s'attendrissait de la voir, le soir, écrire sagement, la tête penchée sur le papier, à cette sœur énigmatique dont on ne pouvait penser beaucoup de bien, car, Madeleine ayant témoigné l'ardent désir de la voir revenir auprès d'elle, elle reçut de la vieille gouvernante voyageant avec Élisabeth un mot qui disait : « Nous ne saurions nous décider à venir assister à votre mariage ; votre bonheur, ma chère Madeleine, ferait du mal à votre sœur. »
« Petite sœur égoïste », pensa Antoine, qui s'affligeait du chagrin qu'éprouvait sa fiancée.
Le mariage eut lieu en janvier, et les mois passèrent, calmes et mornes, à peine colorés par les tendres pudeurs de Madeleine amoureuse, ou enrichis par ses larmes, car timide et déférente, elle souhaitait tristement, sans oser l'essayer, captiver davantage le cœur d'Antoine Arnault. Et puis une sagesse douce et voilée succéda, chez la jeune femme, à ses premiers emportements.
Son caractère la destinait aux soins silencieux, à la musique, à la rêverie. Elle eut une petite fille, et puis un an après une autre petite fille. Elle les aima comme elle aimait leur père, et sa vie lui fut une douce histoire poétique et familière, dont les images quotidiennes distrayaient son cœur.
Antoine Arnault travaillait ; sa grande réputation embarrassait sa vie. En quelques années il connut toutes les agitations de la politique et du succès. Il témoignait à sa femme de la tendresse, sans qu'elle sût qu'il pouvait donner davantage. Lui-même oubliait qu'il avait été un jeune héros passionné, et, après de lourdes et laborieuses journées, le cœur las mais non point soucieux, il goûtait sa paisible demeure et regardait jouer ses petites filles : « Ce sont, pensait-il, les petites filles d'Antoine Arnault ; deux garçons auraient mieux continué le sang du père, mais telles que les voilà elles sont parfaites : deux roses issues de mon cœur. »
« Croissez, songeait-il, mes enfants charmantes. Un jour, dans votre sein, la vie encore s'incarnera : un petit être nouveau, élémentaire, rude comme un dieu. Ainsi par vous éternellement enfanté, moi-même fils de mes filles, j'irai, vivant et glorieux, au bout de l'humaine postérité! »
Souvent, dans la fraîcheur du matin, quittant sa table de travail, s'appuyant à la fenêtre et goûtant le vent délié, Antoine pensait : « Je suis content. » Mais le contentement serre le cœur de ceux qui ont connu le plaisir…
Au cours de ces trois années, Antoine avait vu passer chez lui beaucoup de visages nouveaux, qui tous l'avaient laissé indifférent ; des hommes, des femmes, et aussi, plusieurs fois, sa belle-sœur Élisabeth, dont il n'eût pu dire comment elle était, tant il n'avait de vision qu'intérieure et sur soi-même ; et elle, furtive, farouche, se réfugiait chez sa sœur, causait longuement et repartait en voyage.
Gérard d'Ancre mourut, Madeleine le pleura. Antoine, que le mystère de la mort emplissait de ténèbres et de pitié, s'inclinait doucement vers sa femme. On vit venir aux funérailles Élisabeth ; elle sanglota passionnément sur ce père qu'elle respectait et qui ne l'avait point aimée.
Le visage de la jeune fille était si arrêté, si contracté de douleur, qu'il frappa, émut Antoine. Mais ce fut elle qui le soir, au repas, comme plusieurs membres de la famille causaient à voix basse autour de la table, regarda en face Antoine Arnault ; et voici que, au lieu de voir seulement les yeux de son beau-frère, elle vit son âme et tous les pays de son âme, et, soudain, éblouie, ardente et audacieuse, elle regarda jusqu'au fond de l'être Antoine, avec cette allégresse, cette volonté d'une vie qui dit à une autre vie : « Vous êtes mon plaisir! »