Plaisir! doux et triste nom du bonheur.
Et comme Antoine aussi la regardait, brusquement blessée elle baissa les yeux, vierge en qui le regard, comme un trop coupable délice, entrait!
… Quelle lumière, quel vertige chantent dans la tête d'Élisabeth, accordent harmonieusement tous ses gestes, cependant qu'enivrée de douleur encore, elle ne sait si elle goûte sur l'âme d'Antoine Arnault la mort ou la vie…
C'est la vie! la vie chantante et montante, telle que l'annonce sur la terre, ce soir, le nouveau printemps.
O printemps, force du monde! qui ne voudrait louer Vénus, naissant sur les eaux attiédies!
Élisabeth le lendemain s'enfuit ; comment resterait-elle dans la maison de sa sœur, quand elle a ainsi reconnu son ami? Ils se sont parlé à peine, mais à leurs frissons, à leur silence, à leurs clairs regards voilés, ils savent que les voici pareils, identiques, mêlés. Que leur importe la séparation! Des deux bords de leur destin ils sont venus l'un vers l'autre ; la surprise et la force de leur rencontre ont fait se pénétrer à jamais le chaste amant et la chaste amante. Elle sait qu'il est Lui, lui sait qu'elle est Elle. Un seul sang baigne ces deux vies…
XIV
En s'enfuyant, Élisabeth a laissé à son ami les cahiers où depuis sa quinzième année elle écrit ; et le soir, à sa table de travail, dans la pièce transfigurée où tout tremble et devient d'or, Antoine lit ces chants désolés : violentes plaintes vers le bonheur, torture où se roule et se blesse une âme enveloppée d'un azur qu'elle déchire. Une fièvre orientale, la chaleur des pays de rocs et de myrrhe, l'andalouse Arabie ont allumé et consument ces pages.
« Ma jeunesse, mon désir et ma vie n'ont point eu cet éclat! pense Antoine. Élisabeth, songe-t-il, rose royale, fille de don Luis de Bourbon, petite-fille de don Sanche, d'Alphonse le Magnanime, des Romanceros et de Cervantès! princesse de Tolède et de Cordoue, reine des Maures, j'ai parcouru pour vous trouver l'univers et les beaux poèmes des hommes. J'ai partout cherché une voix qui répondît à ma voix. Pendant plus de trente années, — car mon deuil date du jour où je suis venu dans le monde, — votre absence me fut aussi sensible que l'est aujourd'hui votre présence. Vous vivez, je ne veux plus rien : que m'importent à présent les jardins de Cachemire que je rêvais de voir, à l'heure où les engourdit le parfum trop fort des épineux ananas. Que me font les barques de Venise dont les couteaux d'argent me fendaient le cœur? Que me fait Lara ou le Corsaire ou cette belle sultane Missouff qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir, me parut si voluptueuse? Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, que de mes deux mains j'étouffe le cou de colombe d'Antigone, que m'importe, si je puis avec vous, dans un caveau secret, vivre ou mourir?… »
Et du fond de son âme, de loin, dans le silence, Élisabeth répond à cette voix :