« Je chancelais, songe-t-elle, et depuis ma naissance ne savais où poser mes pieds incertains. Aujourd'hui encore je vais en tremblant vers le bonheur ; si souvent il m'a déçue. Ah! Antoine, dites-le-moi, êtes-vous mon ami véritable ; mon rêve n'emprunte-t-il point votre visage? j'ai si peur! S'il faut recommencer d'espérer en vain, je ne puis. Voici le printemps, ma joie fait dans l'azur des guirlandes de roses. Je lève les yeux vers un ciel infini, étourdi, et doux, comme l'enfance, quand on avait sept ans, si vous vous rappelez… Mon cœur n'est point tout à fait innocent, Antoine ; j'ai goûté à beaucoup de choses. Ayant toujours été triste et songeuse j'ai abandonné mes mains dans des mains qui tremblaient, j'ai connu près de mes lèvres des soupirs, j'ai recherché la vie et l'évanouissement ; mais à peine touchée par leur rêve, je m'éloignais de ces hommes. Échappée à ce factice amour je redevenais candide… Le matin, dans les clairs ouragans de septembre, chastement enivrée des voix de la nature, je fus la sœur errante du naïf univers.
» Heure matinale, vous me rendîtes humble et fraternelle, quand le lièvre qui passe sur la plaine, comme une lyre est empli de poésie, car son tendre museau froid, ses yeux bombés, sa terne douce fourrure, ses hautes oreilles, autant que mon cœur goûtent et retiennent le vent délicieux, le buisson vert et mouvant, la lointaine ligne des collines, la mouche désorientée, qui roule sur un rayon d'air…
» J'aime la vie, Antoine, je l'aime tristement, comme une sœur penchée sur son frère mort. Et en effet, Antoine, mes dieux sont morts. En vain au travers du feuillage je les cherche et les voudrais ranimer! O mes dieux bleus et forts, qui faisiez vivant le tronc du bouleau, qui couliez dans la source claire, qui fûtes vous-mêmes la forêt, si bien que la jeune fille, écartant les branches du saule, entrait dans vos bras passionnés! Quel écho d'amour demeure dans ces espaces où vos voix se sont tues! Amoureuse des ombres, dois-je lever les mains vers un azur désert?
» O Pan, reviens dans le bois parfumé. Que mon âme qui depuis trois mille ans garde ton culte champêtre voie luire cette nativité! Tous les poètes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins ; ne les crois pas lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah! qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches danseront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées, que les bergers s'élancent, que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et que, plus haut que les cloches d'argent sur les villes, tout le feuillage chante : Pan est ressuscité!… »
Mais Élisabeth savait bien que cette exaltation n'habitait qu'une partie de son cœur. La lune romantique éclairait l'autre moitié.
Lunes et mélancoliques soupirs, fluides appels des âmes, larmes, goût de l'éternité, cette sombre fête des nuits à chaque moment l'étreignait…
Voici quelle ardeur la jeune fille apportait à son ami. Elle ne lui écrivait point et lui n'écrivait pas, tous deux tremblaient de se comprendre, de se rapprocher.
« S'il se peut, pensait Antoine, que ce bonheur passe loin de moi. »
Mais elle pensait « Venez, venez. »
Sa tendresse pour sa sœur, qui d'abord l'avait oppressée, chaque jour se glissait à côté de son nouvel et innocent amour, ne le gênait plus et ne lui faisait plus obstacle.