« Vivre, pensait-elle, vivre, ne rien renoncer, ne rien refuser! »

Aussi lorsque Antoine, mourant sans elle, abandonné de son âme et hanté de poésie lui écrivit douloureusement : « Revenez », elle quitta le secret jardin où depuis un mois elle rêvait, et, par un matin de mai, avec une douce aisance, une allégresse victorieuse, elle rentra dans la maison de son ami…

Ces deux cœurs se réunissaient comme se rejoint l'eau libre enfin, qu'un obstacle divisait. Nulle différence ne leur enseignait l'éternel isolement ; plus ils avançaient dans le cœur l'un de l'autre par les douces conversations, plus l'écho de cristal des deux côtés résonnait. Ils habitèrent ensemble, dès qu'ils en causaient, les palais de l'Orient, les oasis d'un désert d'or, un temple de la Sicile : leurs souhaits se confondaient ; chacun avec l'autre échangea sa fleur préférée, Élisabeth enseignait à Antoine la centaurée rose des champs, tandis qu'elle recevait de lui la tubéreuse au parfum de musc.

Naissant amour! joyeux comme le départ, comme le cœur des oiseaux qui vont s'envoler vers l'Égypte! Leurs jours étincelaient, dorés pour Élisabeth, et pour Antoine vêtus d'une sombre lumière.

— Mourir, disait-il, la vie est finie, et j'entre dans votre éternité.

Et elle disait : « Vivre » et son fleurissant regard s'étendait mystérieusement sur ce qu'elle appelait la vie, et qui pour elle était aussi distinct, aussi proche que si elle avait dit « la rose ». Le grave amour de son ami s'épanchait en douce tristesse.

— Élisabeth, disait-il, après que j'ai désiré le monde, la puissance, les plaisirs, et finalement le néant, c'est vous qui m'êtes donnée, chétive et périssable ; mais telle que vous êtes, vous dépassez tant mon désir et mon rêve, qu'il me faudrait, pour vous avoir, être mort près de vous morte…

Mais Élisabeth riait parce que c'était ainsi qu'elle exprimait le bonheur.

Il l'aimait, il était près d'elle, il ne savait plus qu'il vivait. Son silence s'étendait comme un chemin d'argent, où les pas de la jeune fille, à chaque minute, s'assuraient. Jamais une vie avec tant d'obligeance et d'amour ne porta une autre vie. Il ne lui demandait rien. Il n'avait plus ni faim ni soif. Il lui donnait tous les noms des héroïnes qu'il avait le plus aimées. Dans son âme il l'appelait tantôt Chimène et tantôt Zuleika.

Ils s'aimaient.