Les journées passaient, claires, ailées, pour ces flâneurs, pour ces rêveurs. Un matin Antoine reçut une lettre timbrée de Florence même. Elle était de la comtesse Albi. Après huit ans! La comtesse demandait à voir Antoine, indiquait un rendez-vous chez elle. Le souvenir après l'oubli : « Je n'irai pas », pensa Antoine ; et il répondit qu'il quittait Florence.

Mais un second mot de Donna Marie, timide et pressant, affaiblit sa volonté, et, irrité, il écrivit qu'il viendrait. Il ne pensait pas à elle. Il était malheureux. Son amour pour Élisabeth, dans cette ville, s'envenimait. L'étrange ardeur de cette passion meurtrissait Antoine Arnault.

Certes, il ne pensait pas à avoir la jeune fille. Jamais il n'avait souhaité la blesser contre son cœur, ni quand, dans le parc d'un petit hôtel de Provence, aux bruissements des platanes et d'un jet d'eau, leur apparut le sentiment du précaire et de la mort, ni ce soir trop pâle sur le lac de Bellagio, lorsque leurs larmes coulaient de l'un sur l'autre, et les reliaient comme un long fleuve relie deux villes mystérieuses ; mais ici la haute beauté, la douceur, les souvenirs qu'évoquait Donna Marie l'enfiévraient sensuellement.


Ainsi qu'il l'avait promis, Antoine Arnault, vers six heures du soir, arriva chez la comtesse Albi.

Elle n'était pas encore dans l'obscur salon. Il attendit, tout enveloppé d'Élisabeth. Et puis la comtesse ouvrit une porte, écarta un rideau, entra.

Elle n'avait pas changé. A trente-sept ans, elle était comme autrefois. Son délicat orgueil ne se transformait point ; sa fierté et ses gestes retenaient sur elle sa jeunesse.

Elle semble riante, indifférente, mais Antoine voit le trouble de son visage ; elle lui tend sa main, petite, et qu'il sent froide. Elle le reçoit avec une vivacité brusque, avec étourderie. Elle dit :

— Il fait sombre ici ; peut-être aurez-vous un peu froid ; comme ces jacinthes sentent fort! il y a des gens à qui les jacinthes donnent mal à la tête, mais, je crois, surtout les jacinthes bleues…

Et puis, elle s'assoit, se tait, regarde Antoine lentement, croise ses deux mains sur ses genoux ; et, comme une âme qui sent que le destin s'est accompli, elle dit lourdement, la tête penchée, le corps plié, se reposant :