Alors Antoine l'observa.

Mince, pâle, les traits menus, douce dans sa robe noire ; fragile et nonchalante, toujours mademoiselle Aïssé! Son beau regard un peu myope s'approchait des objets avec la précision délicate et pesante de ces papillons qui, semble-t-il, ne reconnaissent leur fleur qu'en s'y posant. Elle avait changé pourtant. A tout son air, on voyait que maintenant elle savait beaucoup de choses. Antoine la regardait. Dans ce salon, déjà les voiles du crépuscule lui dissimulaient ce visage. Elle bougeait avec ses gestes d'autrefois. Quand l'alcool de la bouilloire lança une flamme trop haute, elle eut peur et pressa ses mains contre ses tempes, jeta un cri léger. Antoine songeait :

« Huit années! Combien de fois, errant au milieu des jeunes hommes, pendant les nuits de Venise, n'avait-elle pas appelé l'amour? Combien de fois, couchée dans les barques noires, pendant ces voluptueuses nuits, avait-elle pleuré tendrement, les deux mains entassées sur son cœur, douce Vénus qui signale le lieu de son soupir!

Combien avait-elle eu d'amis?…

Alors il se souvint.

Il se souvint qu'elle avait à son bonheur, à son plaisir servi ; que sous sa robe gonflée, soyeuse, lâche et serrée elle était un corps où il avait marqué sa joie. Il se souvint du temps où ils étaient courbés l'un sur l'autre, l'esprit collé contre l'esprit, assoupis de volupté, unis par cette molle force lasse qui de deux vies fait une seule langueur, nombreuse, jointe, parfumée comme les molécules de la rose.

Il se souvint qu'elle, avait été lui-même, comme nos yeux sont dans nos visages ; qu'il avait dévêtu cette reine sans qu'il y eût d'indélicatesse, qu'il l'avait tutoyée sans qu'il y eût d'offense, qu'il eût pu la frapper sans qu'il y eût de honte ; suprême impunité de l'amour!

La comtesse Albi se retourna dans l'ombre, elle était en face d'Antoine.

— Je voudrais mourir, dit-elle.

Cet accent émut Antoine.