Il se rapprocha ; et comme il se taisait, confiante, doucement, peu à peu, assise près de lui, elle raconta ce qu'avait été sa vie. Elle racontait scrupuleusement, enchaînant les événements, cherchant à ne point placer un fait avant un autre fait.
Elle donnait là toute sa conscience, sa soumission retrouvée. Et puis, levant les yeux sur lui, tandis qu'une lampe allumée, voilée de rouge, les éclairait bizarrement :
— Je ne vous ai jamais oublié, dit-elle.
Ils furent gênés.
Elle poursuivit :
— On vit, les jours passent, on accepte ce qui est, c'est difficile la révolte, mais je ne vous oubliais pas…
Après des silences où chaque fois son courage se fortifiait :
— Oui, dit-elle, je ne vous oubliais pas ; il n'y a qu'un jour, un péché, ce fut vous. Toutes les résistances, toute la peur et la surprise elles sont brisées la première fois ; c'était vous. On n'a pas d'autres amants. Les autres, c'est parce que vous nous avez quittées ; parce qu'on ne peut plus vivre seules, ni marcher ni rêver seules. Et chaque fois on espère un peu de bonheur, on recommence, on est content… Le dernier ami que j'avais était jaloux et violent, mais quelquefois il me disait « Je vous aime de tout mon cœur… » Cela dure un an, dix-huit mois, et puis un jour, on ne sait pas pourquoi, quelque chose survient qu'on ne peut pas expliquer, et ils s'en vont fâchés. Tout ce que l'on fait alors, ah! tout ce que l'on fait pour les retenir…
— Vraiment? murmura Antoine enjoué, pourtant oppressé, non qu'il fût jaloux maintenant, mais il se souvenait qu'elle lui avait appartenu.
Donna Marie ne répondit point à cette offense. Elle songeait, accablée de souvenirs ; et Antoine plus doucement regardait ce visage qui semblait avoir absorbé le malheur comme une leçon qu'on a bien entendue.