«O Perséphone donne-nous un courage invincible.»
ESCHYLE.

C'était un matin chaud, serein, religieux,
Dans cette ombre bleuâtre où l'homme naît; les dieux
Tenaient entre leurs mains une âme qui tressaille,
Qui s'éveille et s'émeut. Les dieux disaient: «Qu'elle aille,
Luttant contre les vents et le nuage obscur,
Dans l'azur et toujours plus avant dans l'azur!
Qu'errante, mais encore à nos cieux retenue,
Elle vive les bras étendus vers la nue,
Ne pouvant oublier et ne pouvant saisir
Le souvenir épars de l'immortel plaisir;
Qu'elle aille, épi de blé que l'univers va moudre,
S'attachant au soleil, s'attachant à la foudre;
Qu'innocente, et croyant à la bonté du jour,
Elle répande en vain son ineffable amour,
Et que toute sa joie, enivrée, abattue,
Retombe sur son coeur comme un fardeau qui tue!
Qu'aucun baiser ne soit assez âpre et puissant
Pour celle dont le sang veut rejoindre du sang;
Ivre d'effusion et d'ardeur fraternelle,
Que les mots qu'elle dit ne soient compris que d'elle.
Quand la clarté des nuits étend l'ombre des ifs,
Que tous ses désirs soient allongés, excessifs,
Et qu'elle porte alors, comme un poids qui l'écrase,
Les souhaits, le plaisir, le regret et l'extase!
Qu'un matin, dédaignant les douceurs de l'été,
N'aimant plus que l'orgueil et que l'éternité,
Elle aille, se blessant d'un véhément coup d'aile;
Qu'elle soit morte enfin, et qu'il ne reste d'elle
Que quelques chants plaintifs, dont le tremblant éclat
Touche moins que l'odeur vivante des lilas,
Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes,
Que les pleurs des jets d'eau, que les brises errantes,
Et qu'ainsi les humains, dont le coeur faible et dur,
Ignore nos desseins enfermés dans l'azur,
Qui croient que leur bonheur est notre complaisance,
Voyant cette âme lasse et lourde de souffrance,
Ne puissent pas savoir,—secret profond des dieux,—
Que c'était celle-là que nous aimions le mieux…

ELEVATION

Je n'ai rien accepté du séjour sur la terre,
Jamais le sort humain n'eut mon consentement;
J'ai langui, j'ai bondi, nomade et solitaire,
Des paradis de joie aux enfers du tourment.

La vie en me touchant a décuplé sa force:
Pour mieux combler mon âme et creuser mon émoi,
L'espace, les soleils, les pays, les écorces
Se joignaient à mon corps et brûlaient avec moi!

Enfant, j'ai désiré le sort, l'amour, la vie
Avec l'arrachement des fleuves vers la mer;
Je me retourne encor, étonnée et ravie,
Vers l'image que j'eus d'un si tendre univers:

Que les jours se levaient splendides dans ma joie!
Quel torrent ascendant de mon coeur vers les cieux!
Mais l'orchestre s'est tu; la brume qui me noie
M'entraîne mollement aux lieux silencieux.

J'ai la sérénité d'être sans espérance,
Je ne souhaite rien, j'ai pris congé de moi;
Ma force, mes désirs, mes regrets, ma souffrance
Ont fui comme le temps laisse tomber les mois.

Mon coeur libre est ouvert à tout écho sublime,
Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas;
J'étends, les yeux penchés au-dessus des abîmes,
Une main qui pardonne et l'autre qui combat.

Je sais que l'héroïsme est la suprême ivresse,
Le mont où retentit la trompette d'argent,
Mais plus le bond est haut, plus sûrement il blesse:
Les esprits éblouis sont les plus indigents.