J'examine ce soir ma vie âpre et compacte;
J'ai fait ce que j'ai pu, d'un haut et triste coeur,
Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes
Ont sombré à jamais, sans bruit et sans lueur.
Je n'ai pas pu sauver le meilleur de moi-même,
Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins,
Dont j'ai su tour à tour rompre mon coeur extrême,
Ou le fermer avec des lanières d'airain.
Ample comme les flots, et comme eux volontaire,
J'ai fait plus que lutter, j'ai contredit le sort,
Et détournant mes yeux de la vie étrangère,
Délaissant les vivants, j'ai voulu plaire aux morts.
Je m'arrête à présent, et me laisse conduire
Par les jours entraînants qui mènent au tombeau;
Que m'importe le temps qui me reste à voir luire
Un monde qui me fut trop cruel et trop beau.
Je m'arrête, et me livre à ta bonté nouvelle,
Cher être, où je m'achève enfin. Je t'ai choisi
Pour le point de départ de ma vie éternelle;
Déjà mon coeur en toi jette un cri adouci.
Je me lie à ton âme où se meuvent des ailes,
Et mon esprit, qui fut l'immense fantaisie,
Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle,
Délivré de l'espace et de la poésie…
LA MUSIQUE ET LA NUIT
La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses
Dont la ruse surprend les secrets des humains,
Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses,
Elles puisent le sang des coeurs entre leurs mains.
Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles
Où deux étoiles ont un frénétique éclat,
L'une semble plus fière et l'autre plus sensible,
Tristes lèvres d'argent qu'un Dieu jaloux scella!
Et tandis que les doux violons des terrasses
Blottissent dans la nuit leur sanglot musical,
Je sens se préparer dans le profond espace
Un véhément complot pour le bien et le mal:
Complot pour que tout coeur rejette son cilice,
Pour qu'il ose affronter le dangereux bonheur,
Car le torrent des sons et la nuit protectrice
Incitent à la vie avec une âpre ardeur: