On ne pourroit imaginer de le proposer de nouveau à l’auguste Assemblée Nationale, quand il a été proscrit dans un tems heureusement oublié ; on ne pourroit le proposer à l’Assemblée Nationale sans insulter à ces principes, & sans avoir eu la criminelle intention de la mettre en contradiction avec elle-même ; ce seroit entreprendre de ressusciter les priviléges exclusifs à jamais anéantis, & dont le nom seul inspire une sainte horreur, garante à l’avenir de la liberté publique & particuliere solennellement prononcée ; c’est, en un mot, livrer à une entreprise plus qu’hasardée la subsistance de 1440 Maîtres de Postes répandus sur la surface de l’Empire, tous peres de familles, tous Citoyens utiles, laborieux, tous zélés Patriotes, uniquement livrés à l’agriculture avec les moyens peut-être uniques de la rendre florissante.
L’état de perfection que les Postes ont atteint dans le Royaume, est dû à 300 ans de peines & de soins ; c’est une vérité qu’on ne sauroit se dissimuler. Adopter le projet du sieur Lachenaye ou tous autres de ce genre, ce seroit en perdre le fruit, & livrer à la cupidité d’une compagnie purement financiere, un des établissemens qui fait le plus d’honneur à la France.
Le sieur Lachenaye sentit tellement l’impossibilité d’étendre son projet à tout le Royaume, qu’il y renonça de lui-même & se borna à le demander pour les routes seulement de Paris à Fontainebleau & à Compiegne.
Telle étoit la base de son système, qu’il prétendoit établir des Relais de quatre lieues en quatre lieues, y placer mille chevaux pour assurer ce service, en convenant qu’il y en auroit toujours deux cens boiteux, il fondoit son bénéfice sur l’espoir du retour de ses chevaux à charge.
Indépendamment de la difficulté de trouver toujours à quatre lieues des emplacements faits ou à faire, de l’eau absolument indispensable dans chacun des Relais de Poste ; ce systême est contraire à l’opinion des plus célèbres Administrateurs, qui s’occupant des grandes & principales routes du Royaume, nommément de celles d’Espagne, d’Italie, de Flandres & autres, crurent avec raison ne devoir établir les Postes qu’à deux & trois lieues de distance, & de la moindre étendue ; alors les Postes n’étoient que de 2000 toises, il n’y eut d’autre motif que celui de prévenir la ruine des chevaux devenue plus rare par ce moyen. Il est sensible que plus on éloignera les relais, plus on perdra de chevaux, & cet inconvénient est d’une si haute importance, qu’on ne sauroit employer trop de moyens pour s’en garantir.
L’expérience démontre que les chevaux de Postes ne peuvent pas dans une distance de quatre lieues, faire un service suivi & très-souvent précipité : on en fit une épreuve tellement onéreuse dans les voyages de Compiegne, pour aller de Senlis à Verberie, qu’on fut forcé d’établir une Poste à moitié chemin, on obligea par la même raison le Maître de Poste de Saint-Germain-en-Laye d’établir un Relais à Nanterre ; le même motif détermina à en établir un à Seve.
Ces exemples pris sur un grand nombre d’autres, & parce qu’ils sont sous nos yeux, ne présentent point de replique ; la course d’une Poste ordinaire ne fatigue que médiocrement les chevaux ; mais ils sont épuisés s’ils en courent de suite une seconde. C’est là une de ces vérités élémentaires à laquelle il n’est pas possible de répondre, & d’autant moins qu’à son appui se joignent telles circonstances de fatigue ou de maladie qu’on n’auroit pas apperçue, qui font périr ou estropier un cheval, événement qui laisseroit le Courier dans le plus grand embarras, si, comme il est possible, il avoit encore deux ou trois lieues à faire pour gagner l’autre Relais.
Quand le sieur Lachenaye espéroit remplir le service proposé avec mille chevaux, il ignoroit sans doute que les trente-trois Maîtres de Postes dont il avait prononcé la ruine en avoient plus de 1500. Vainement se fondoit-il sur ce qu’au moyen des retours à charge qu’il avait prévu, il lui en faudroit moins.
Les retours à charge ne sauroient se prévoir ; les circonstances déterminent les voyages ; les circonstances les fixent souvent dans une partie du Royaume, & les rendent très-précipités. Pour en remplir la tâche, il faudroit nécessairement que les chevaux revinssent à vuide : l’expérience démontre que chaque printems il part de Paris cinq sixieme de Courier contre un qui entre, on ne sauroit admettre qu’ils attendent l’automne pour faire revenir leurs chevaux à charge ; le sieur Lachenaye n’avoit donc d’autre moyen praticable que celui dont usent les Maîtres de Postes, il lui falloit donc un même nombre de chevaux ; cette vérité s’établit par le fait constant que c’est sans succès que le Maître de Poste de Dijon a voulu pratiquer à sa Poste de Cude le procédé du sieur Lachenaye. Le Maître de Poste de Ris & Villejuif, celui de Paris qui avait réuni la Poste du Bourget ; le Maître de Poste de Charenton, qui avait pris celle de Grosbois avec l’espoir des retours, présentent autant d’exemple de l’impossibilité de réaliser le projet du sieur Lachenaye.
Le sieur Cretté, qui a les Postes de Saint-Denis & de Franconville, ne craint pas d’assurer que ses chevaux ne reviennent pas dix fois à charge dans une année.