Si les exemples, si l’expérience déterminent les personnes raisonnables, présentons-en un dernier, qui achevera de convaincre les personnes les plus incrédules ; il est frappant mais décisif.
Il y avait entre les deux Postes de Paris & Versailles un renvoi réciproque & fidele, mais au moindre événement l’une ou l’autre était démontée ; & malgré la même union & le même rapport d’intérêt, on fut obligé, pour la sûreté du service, de renoncer à ce renvoi réciproque.
Que l’auteur du projet que nous combattons avec tant d’avantage ait prétexté que le service seroit mieux fait que par les Maîtres de Postes ; qu’il ait prétexté que les Postillons seroient plus raisonnnables, & par conséquent plus sûrs, ce ne sont là que des mots dénués de sens & qu’un seul va détruire.
Le soin des chevaux devait être confié à des Commis ; on n’admettra pas sans doute qu’ils les aient portés, qu’ils aient porté le zèle aussi loin que les Maîtres de Postes qui veillent eux-mêmes sur leur propre chose ; on ne supposera jamais à ces Commis ni la même autorité qui proscrit la subordination, ni la même attention des Maîtres de Postes, dont la subsistance & celle de leur famille dépendent absolument.
Il est certain que du côté du service, les Maîtres de Postes présentent bien plus d’avantages que les Entrepreneurs qui auroient voulu réaliser le projet du sieur Lachenaye ; d’abord ces Entrepreneurs n’auraient que des gens à argent, sans connoissance de la manutention qui faisait l’objet unique de leur entreprise, & qui n’auraient pu se tirer d’affaires pendant quelques mois encore, qu’en ménageant sur le prix des chevaux & sur leur nourriture, encore n’en auraient-ils pas moins été réduit à faire banqueroute, ce qui est déjà un malheur ; mais le plus grand de tous, c’est que dans un instant le service des Postes aurait manqué dans tout le Royaume.
Les Maîtres de Postes sentent au contraire la nécessité d’avoir de bons chevaux & de les bien nourrir, ils sentent la nécessité d’avoir des Postillons sûrs, parce qu’il leur importe de réunir tous les moyens de bien servir & contenter le public, ils sont d’ailleurs soumis à des visites, & ils ne contreviendroient pas impunément aux Réglemens & Ordonnances concernant les Postes & Relais de France.
Mais quand on supposeroit à des Commis salariés le même intérêt des Maîtres de Postes, ce qui est impossible ; comment pourroient-ils faire le service aussi bien que ces derniers ? sûrement qu’on ne leur confierait que le nombre de chevaux qu’on prévoiroit suffisant pour desservir chaque Poste ; or, le Maître de Poste a à cet égard cet avantage qu’indépendamment du nombre de chevaux destinés au service de la Poste, il a encore ceux de labours dans la proportion des terres qu’il fait valoir, & qui servent dans les besoins.
Dira-t-on que les chevaux de labour ne peuvent être employés au service de la Poste qu’aux dépens de l’agriculture, mais la réponse est aussi simple que facile ; en supposant que les labours soient retardés dans l’instant de ce besoin extraordinaire, on conviendra qu’au moyen de ce que le Maître de Poste employe même ces chevaux de Postes au labour quand cet instant est passé, tout est plus que réparé.
Le Projet du sieur de Lachenaye, de même que tous autres de ce genre, ne sauroient présenter que désordre & confusion. En effet, les chevaux changeant de Relais comme les Postillons, qui est-ce qui connoîtra leur qualités bonnes ou mauvaises ? Un Postillon sera arrivé avec une chaise & cinq chevaux, il sera reparti avec deux, un autre sera arrivé avec deux & sera reparti avec quatre, un troisieme sera arrivé à franc-étrier, repartira avec une chaise ou une berline, & cela pour une Poste différente que celle dont il est parti ; il résulteroit nécessairement de ce désordre & de cette confusion, que les chevaux ne seroient jamais employés utilement, & conséquemment que le service seroit toujours très-mal fait.
Il a été bien prouvé que les Relais de quatre lieues en quatre lieues étoient impratiquables, que loin de diminuer la quantité des chevaux, l’entreprise exigeroit qu’on les augmentât & sans succès, puisque ces retours à charge ne pouvoient avoir d’exécution ; jettons un coup-d’œil rapide sur les funestes effets d’un pareil projet s’il se fût réalisé.