Il falloit de la part des Entrepreneurs une caution pour la garantie & la sûreté du service, ils offroient les mille chevaux qu’ils n’avoient pas, les fourrages & les ustensiles nécessaires qu’ils n’avoient pas encore ; mais eussent-ils pu offrir un mobilier tout en spéculation ? quelle sûreté auroit-on trouvé dans des chevaux décharnés & estropiés, ou prêts à devenir dans cet état par le travail outré auquel on les destinoit ? quelle sûreté auroit présenté des selles de poste, des harnois pourris, des greniers vuides & des fournisseurs ruinés ? De pareilles sûretés n’étoient rien moins que capable de cautionner ou assurer un service continuel & instant.

La Compagnie quelconque qui auroit été forcée de tout acheter, de faire faire le service par des Commis à gage, qui n’auroit pas joui d’une infinité des avantages dont les Maîtres de Postes savent profiter, ne pourroit manquer de dépenser bien plus que ces derniers ; cette Compagnie étoit donc incapable de soutenir un pareil établissement ; elle devoit être accablée de son poids, & comme on l’a dit, le service de la Poste pouvoit manquer à l’instant même ; & le tems nécessaire pour établir le même ordre auroit été vraiement incalculable ; parce que les Maîtres de Postes, que l’adoption de ce nouveau systême auroit ruinés, la confiance qu’ils auraient perdue, leur bâtiment qui auroit changé de destination, ne leur auroit plus permis de reprendre leur ancien état ; il en seroit résulté la ruine de l’agriculture & du commerce dans toute l’étendue de l’Empire.

Ces considérations sont d’autant plus capables de fixer l’attention de l’Auguste Assemblée Nationale, qu’elles sont toutes vraies & puisées sur des faits positifs, sur des exemples qui n’admettent point de réplique ; faits & exemples garantis par la droite raison, dont les illustres Députés de la Nation font un si grand cas & un si glorieux usage.

Ces considérations reçoivent d’autant plus d’application dans la circonstance, que les Maîtres de Postes sont bien informés qu’il a été remis à l’Assemblée Nationale des projets qui tendent à faire accueillir le systême qu’ils viennent de combattre d’autant plus avantageusement, que les auteurs ne s’en tiennent plus à proposer de desservir deux routes seulement, mais bien tout le Royaume, ce qui donne encore un plus grand dégré de force au raisonnement des Maîtres de Postes.

Sans doute que ces derniers ont la juste intention de se soustraire & de soustraire leur famille à la ruine, dont 1440 Chefs sont menacés, mais ils ont aussi celle de contribuer à conserver à la France un établissement, qui, par son organisation actuelle, fait l’admiration de l’Europe entière & dont la perte influerait sur toute la Nation.

Deux moyens irrésistibles écarteront à jamais la réalisation de ce projet funeste & heureusement impraticable. 1o. L’anéantissement de tous privilèges, & sur-tout de tous privilèges exclusifs. 2o. Et l’impossibilité où seraient les entrepreneurs de garantir la quantité de 43,200 chevaux pour le service des Postes du Royaume, à raison de 30 chevaux par chacun des 1440 Maîtres de Postes.

De la nécessité d’écarter des projets vraiement destructeurs du précieux établissement des Postes aux chevaux, résulte celle de maintenir l’organisation actuelle de cet établissement, & de le laisser entre les mains des Maîtres de Postes, qui ont le plus vif intérêt de concourir de tous leurs efforts à la plus parfaite perfection, si elle est possible.

Mais dans la circonstance où des décrets respectables & qui doivent faire l’admiration du monde présent & futur, ils seraient coupable d’un défaut de confiance nuisible à la chose publique, s’ils n’imploraient pas la justice & la protection de Nosseigneurs, dont les effets peuvent seuls les mettre en état d’atteindre à cette complette perfection, d’autant plus désirable que l’objet en est grand & intéresse véritablement toutes les classes de la société.

Les Maîtres de Postes sont dignes de cette protection qu’ils invoquent, votre justice est intéressée à leur conserver leur état, à laquelle est attachée leur subsistance & celle de leur famille. Les Maîtres de Postes, Nosseigneurs, parce qu’ils sont agriculteurs laborieux, parce qu’ils sont de zélés patriotes, & ces qualités en valent bien d’autres aux yeux des sages si glorieusement occupés d’assurer le bonheur des Français dont ils font l’ornement.

Les Maîtres de Postes sont zélés Patriotes, par cela seul qu’ils s’occupent essentiellement des moyens d’accroître la subsistance ; s’il fallait d’autres titres pour justifier cette qualité si précieuse à leur cœur, ils retraceraient les preuves qu’ils ont donné dans tous les tems, celle particulière qu’ils en ont donné sous le Maréchal de Belle-Isle lors de l’invasion de la Provence, qui ne dût sa conservation qu’au zèle éclairé des Maîtres de Postes, qui sur le champ fournirent tous leurs chevaux pour le transport de l’armée, des vivres, de l’artillerie, &c. Service dont le Roi eut dans le tems connoissance, & qu’il daigna reconnaître par une gratification.