Des purgatifs végétaux

Avec nos préjugés modernes sur la hiérarchie des fonctions organiques, nous aurions volontiers tendance à considérer les plantes purgatives comme des servantes utiles, certes, mais peu présentables--montre-t-on le balai qui nettoie l'escalier? Nulles, cependant, ne furent plus en honneur dans le passé. Le grave Louis XIII prit jusqu'à 220 médecines dans une seule année. Quant à son fils, le majestueux Louis XIV, le nombre d'apozèmes laxatifs, de clystères détersifs, de bouillons lénitifs qu'il absorba est vraiment stupéfiant. Même on ne sait, s'il faut admirer davantage la soumission de l'auguste patient ou l'ingéniosité des médecins à procurer aux royales entrailles dont ils avaient la charge la «consolation de petits rafraîchissements».

Si encore ils s'étaient bornés à rédiger silencieusement leurs ordonnances! Mais point. Ces impudents ont tenu à exhiber devant la postérité toutes les misères physiologiques de leur prince, ils ont noté jusqu'au moindre de ses borborygmes. Aussi le Roi-Soleil apparaît-il en singulière posture entre les mains de ces monomanes qui ne rêvaient qu'à la lune. Il est vrai que Molière a bien vengé le monarque tant clystérisé. Si notre grand comique n'a pas su voir l'effort admirable de son siècle en médecine, du moins a-t-il ridiculisé très justement les Purgon et les Fleurant, et ceci compense cela.

Peut-être les hommes ne sont-ils jamais complètement dans la vérité, mais jamais non plus ils n'en sont tout à fait hors. En effet, quand on regarde les fantoches moliéresques sous le plan de leur horizon, on n'est pas sans leur trouver quelques excuses. Conditionné par le milieu, le tempérament peut varier d'un siècle à l'autre. A la Renaissance, par exemple, la bête humaine, émancipée, est violente et passionnée; elle se caractérise par ses réflexes prompts, ses enthousiasmes combatifs: elle est surtout médullaire. Au dix-septième siècle, elle vit plus dans les villes, elle est plus sédentaire; conséquence: les tempéraments plus sanguins, plus congestifs, ont davantage besoin de purgatifs, de clystères et de saignées.

On pourrait dire encore qu'au dix-neuvième siècle, nos parents ont été surtout de grands neuro-arthritiques, tandis que leurs enfants du vingtième risquent fort d'être des nerveux tout court, si l'éducation physique n'y met bon ordre. En résumé, de même que chaque âge a ses plaisirs, chaque époque a son tempérament, et par suite la médication qu'elle mérite. Nos anciens eurent la purgation; nous avons, nous, la douche et le sanatorium, et ce n'est point la faute de la médecine.

Il faut avouer enfin que les idées de ces vieux médecins n'étaient déjà pas si différentes des nôtres. Ils écoutaient la nature; nous, plus heureux ou plus habiles, nous savons l'interroger, et au moyen de nos expériences nous la contraignons à nous répondre. Où ils conjecturaient, nous prouvons, mais, au fond, nous arrivons à peu près aux mêmes conclusions qu'eux. Remplacez les mots d'humeur peccante, d'atrabile et de phlegmes par ceux de microbe, de toxines et de fermentations, et vous verrez par quelles racines nombreuses le présent se rattache au passé.

Quoi qu'il en soit de cette débauche historique de purgatifs, comment agissent-ils? Voilà le premier point qui devrait nous arrêter; mais il y a tant d'explications contradictoires, que mieux vaut ne pas s'en encombrer. Retenez seulement que les purgatifs salins ou sucrés, en solution très concentrée, attirent à eux, dans l'intestin, le mucus et le sérum sanguin, moins chargés de sel; et cela, parce que des échanges de sel et d'eau s'opèrent toujours, à travers une membrane organique, entre la solution la plus concentrée et celle qui l'est moins. L'une donne son eau, l'autre son sel, et c'est le phénomène dénommé osmose.

Sachez aussi que les grands purgatifs irritent la muqueuse intestinale, enlèvent l'épithélium cylindrique qui la recouvre comme d'un vernis protecteur. Sous l'influence de l'irritation, ladite muqueuse se gonfle de liquides, mucus et sérum, qui bientôt coulent abondamment dans l'intestin, fluidifient les matières, et, du même coup, par leur poids, excitent les nerfs, qui eux-mêmes ébranlent les muscles. Ceux-ci se contractent, et voilà l'effet purgatif déclenché.

Quand on ouvre l'intestin, on est stupéfait de sa mobilité: sans relâche, les anses se meuvent, c'est comme un va-et-vient perpétuel de trains, les uns dirigés de haut en bas, de l'estomac au cæcum (mouvements péristaltiques), et les autres de bas en haut, du cæcum à l'estomac (mouvements antipéristaltiques). Utiles pour le brassage des aliments et leur mise en contact avec les sucs intestinaux, ces mouvements font en outre progresser lentement et méthodiquement le bol alimentaire vers l'orifice inférieur du tube digestif. Si j'osais introduire un peu d'élégance dans mon sujet, je dirais que l'action de ces tuniques musculaires peut se comparer aux pressions répétées que nous exerçons sur chaque doigt, lorsque nous voulons mettre un gant de peau un peu étroit. J'ajouterai, qu'indépendants de la volonté, ces muscles, à fibres lisses, sont très importants puisqu'ils enveloppent tout le tube intestinal dont la longueur totale est au moins de 8 mètres--la hauteur d'un deuxième étage!

Ainsi, voilà qui est clair, mais ce n'est pas tout. Une substance onctueuse était nécessaire pour aider au glissement des résidus. La nature y pourvut en noyant dans la muqueuse intestinale des burettes innombrables, dites, les unes glandes de Lieberkühn, les autres glandes de Brunner. Voulez-vous une idée de leur nombre? On a compté jusqu'à 40 millions de glandes de Lieberkühn, la population de la France! Elles sécrètent toutes du mucus en quantité considérable, 10 litres par 24 heures, qui sont réabsorbés en partie par l'organisme après avoir servi. Disons enfin que ce mucus, doux, filant, est onctueux à souhait: c'est la vaseline du bon Dieu!