Le lundi soir, en effet, les illuminations furent plus brillantes que la veille, surtout dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Là, par conséquent, se portait la foule. On criait, on tirait des pétards; mais, en somme, tout se passait le plus tranquillement du monde.
Il était déjà neuf heures du soir, les lumières s’éteignaient, la foule se retirait lentement, lorsque tout à coup éclata une de ces émeutes sans émeutiers comme savait, au besoin, en organiser la police. Une soixantaine d’individus à mines hétéroclites, qui firent subitement irruption dans la rue Saint-Martin, donnèrent le signal des désordres, ils brisaient à coups de pierres les vitres des maisons dont les illuminations s’étaient éteintes. Bientôt, ces violences ne leur suffirent plus: aidés de quelques désœuvrés et d’un assez grand nombre d’enfants, ils renversèrent les voitures que le hasard amenait dans cette direction et commencèrent des barricades. Les curieux, épouvantés, cherchaient à fuir; ils ne pouvaient; de tous côtés la rue était interceptée. Cependant, pas un agent de police ne paraissait, pas un gendarme; les postes voisins laissaient faire.
A onze heures seulement, la force publique donna signe de vie. Les faux émeutiers étaient loin. Il n’y eut, de la part de la foule, aucune provocation. Quelques cris de: A bas les gendarmes! poussés par des gamins, se firent seuls entendre. La troupe tira cependant, sans sommation, puis chargea. Il y eut des morts et des blessés. Quelques malheureux furent tués aux fenêtres, d’autres sabrés, tandis qu’éperdus ils s’enfuyaient par les rues latérales. A une heure, on entendait encore des feux de peloton.
Le lendemain, chose incroyable, les mêmes scènes se renouvelèrent. La police n’avait pris aucune mesure, elle n’avait même pas fait déblayer les rues Saint-Martin et Saint-Denis; les essais de barricades étaient toujours debout. Toute la journée, la circulation des voitures fut interrompue.
Puis, le soir, mardi, dès sept heures, les mêmes individus recommencèrent leurs attaques. Comme la veille, la police était absente. Les habitants de la rue demandèrent main-forte aux postes voisins; les postes refusèrent de sortir, ils avaient des ordres. Les bourgeois, alors, essayèrent de rétablir l’ordre eux-mêmes. Ils arrêtèrent quelques-uns des misérables et les conduisirent au poste; on les relâcha presque aussitôt.
Les barricades, cependant, allaient leur train. L’une d’elles, vis-à-vis du passage du Grand-Cerf, s’élevait presque à la hauteur d’un premier étage. Cette fois, les perturbateurs allèrent jusqu’à maltraiter quelques boutiquiers. Leur besogne faite, les misérables se retirèrent; puis, comme la veille, la troupe arriva de trois côtés à la fois. Les soldats ne trouvaient aucune résistance, n’importe, ils faisaient feu; les gendarmes sabraient. Jusqu’à une heure fort avancée de la nuit, la tuerie continua dans un rayon assez étendu. Il y eut des morts, un grand nombre de blessés.
Le lendemain, à Paris, la consternation fut grande, l’indignation plus grande encore. La capitale se leva en masse pour accuser la police, complice du ministère. Des plaintes furent déposées, la cour évoqua l’instruction. Mais, après trois mois d’enquête, le parquet fut obligé de rendre une ordonnance de non-lieu. C’était à la police de signaler les coupables, de les trouver; le pouvait-elle? Il resta prouvé qu’on avait tiré sur des citoyens inoffensifs, qu’on avait sabré des curieux et des passants: voilà tout.
Si, comme tout le fait croire, le ministère n’avait pas reculé devant un crime abominable, le crime ne lui servit de rien. Les électeurs des départements furent épouvantés, c’est vrai; l’opposition fut moins forte, mais elle conserva encore une majorité de plus de cinquante voix. C’était la chute du Cabinet, les ministres le comprirent. Le 26 décembre, les journaux annoncèrent le départ de M. de Villèle pour la Bretagne.
Mardi, 20 novembre 1827.
BIGARRURES.