Mais, en vérité, je vous le demande, est-il bien généreux à lui de piquer de pauvres diables qui sont par terre?

Vous croyez donc que les méchants, les intrigants, les insolents et tant de sottes gens sur lesquels vous frappez si fort, sont guéris du besoin de faire le mal, de la soif de l’ambition, de la mauvaise habitude d’insulter à ce qu’ils ne peuvent détruire?

Eh! non, mille fois non. Je crois mon pays tout aussi peuplé de sots et d’hommes à conscience élastique qu’il l’était naguère; mais quand ces derniers ne trouvent pas chaland pour leur marchandise, et que les autres n’ont plus l’espoir d’être estimés au-dessus de leur propre valeur, c’est-à-dire quand tout ce qu’il y a de bas, de vil et de nul est à peu près réduit à rien, Figaro, qui se sent du courage, mais non pas un mauvais cœur, fait rentrer sa lancette dans sa bourse de vétérinaire, en attendant le jour où ses victimes relèveront la tête comme pour lui demander encore quelque piqûre.

Et voilà Figaro qui va cesser d’être piquant.

Vous pourriez trouver le jeu de mots joli, s’il venait de vous; mais, moi, je vous le donne pour détestable. J’aurais voulu trouver quelque autre expression qui rendît mieux votre pensée, afin de vous priver du calembour: il est fait; pardonnez-le-moi, et je poursuis.

Quand nous étions sans cesse en butte aux petites vengeances d’une administration ridiculement tyrannique, il y avait peut-être quelque peu d’honneur à frapper les vainqueurs avec les chaînes qu’ils nous donnaient eux-mêmes; peut-être n’était-il pas non plus trop indigne d’un caractère estimable de faire mourir la censure du mépris que, grâce à nous, elle s’inspirait à elle-même. Mais où est cette déplorable administration? De combien il faudrait regarder au-dessous de soi pour apercevoir ce qui reste de cette censure! Il est beau de se mesurer contre des forces supérieures, il est honorable même d’être vaincu après une résistance vigoureuse; mais à quoi bon de combattre des moulins à vent au repos! Le héros de la Manche attendait que les ailes tournassent afin de les pourfendre.

Ainsi, c’est chose convenue, nous vous laisserons en repos, pauvres diables encore tout saignants des blessures que vous vous attirâtes! Et, tournant nos regards vers les théâtres qui tombent, vers la littérature qui languit, nous ne piquerons plus que pour exciter de jeunes talents à entrer dans la bonne route, que pour faire sortir de leur long sommeil des auteurs endormis sur leurs lauriers.

Mais vous, que votre défaite met à l’abri de nos coups, songez que nous ne laisserons pas rouiller l’arme qui vous effraya tant de fois; c’est fraîchement aiguisée que nous la remettons en poche. Mais Figaro, toujours fidèle à sa mission, veillera sur vos faits et gestes, et souvenez-vous qu’il est prêt à se remettre seul en campagne dès qu’il vous reverra, en tête de nouvelles troupes, prêts à faire le siége de nos libertés.

Figaro, bon ennemi, épargne le sot ou le méchant à terre, le méprise à genoux, mais, debout, le frappe toujours.

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