Malheureusement pour le succès de la cause, M. Benjamin Constant n’a pas toujours gardé dans ses opinions cette fixité qui est le fruit d’une conviction profonde et qui appartient surtout aux caractères forts. C’est plutôt la faute de son temps, dira-t-on, ou de son imagination que celle de son caractère. J’aime à le croire; mais les chefs de parti, même lorsqu’ils sont à la tête du parti national, ont besoin d’une grande réserve et de beaucoup d’esprit de conduite pour conserver leur influence. Les nations se montrent plus sévères pour leurs représentants que pour elles-mêmes, et souvent le parterre le plus illettré juge avec équité des plus rares chefs-d’œuvre. Cette position difficile de M. Benjamin Constant a beaucoup contribué au développement de son talent. Comme il avait traversé des temps divers avec des opinions qui semblent diverses, il s’est vu attaqué avec énergie par des adversaires qui lui cherchaient des torts passés pour se défendre de son éloquence présente: cette guerre continuelle de tirailleurs l’a rendu plus redoutable en le forçant d’être plus avisé.
Nul ne saurait, d’ailleurs, contester les éminents services que cet honorable député a rendus à la cause constitutionnelle. La Chambre n’eut jamais de membre plus laborieux et plus infatigable. Aujourd’hui même encore, après tant de succès, M. Benjamin Constant travaille avec toute l’ardeur d’un jeune débutant; il parle à la tribune, écrit dans les journaux, entretient avec les départements une correspondance assidue: son âme ardente suffit à tout. De tous les orateurs de la Chambre, c’est lui qui fait la plus grande consommation d’eau sucrée; à le voir y plonger avec avidité ses lèvres altérées, on croirait que quelque feu secret circule dans ses veines. Sa démarche est toujours agitée; il va, il vient, s’assied, se lève et s’assied encore, écoute, prend des notes, réfute les ministres, démasque ses adversaires et ne prend du repos qu’au moment du scrutin. Il est presque toujours malade pendant l’intervalle des sessions; il mourrait s’il cessait d’être député.
Presque en face de lui, à l’extrémité du premier banc de l’extrême droite, est assis le célèbre M. Syrieys de Mayrinhac, chevalier de la Légion d’honneur, conseiller d’Etat, ex-directeur des haras et de l’agriculture, l’un des orateurs les plus amusants et les plus conséquents du parti rétrograde. Un solécisme et une niaiserie ont commencé sa réputation parlementaire, qui s’accroît tous les jours d’une foule de niaiseries et de solécismes nouveaux, et qui menace d’éclipser la renommée de M. Froc de Laboullaye lui-même. La nature et l’art ont contribué d’ailleurs à faire de M. Syrieys le personnage le plus ridicule de la Chambre des députés. Sa figure plate et insignifiante, son rire niais, ses petits yeux de tapir et sa tournure grotesque sont en parfaite harmonie avec la couleur de son langage.
Cet étrange député a la rage de monter sans cesse à la tribune, où l’on est sûr de le trouver toutes les fois qu’il s’agit de défendre quelque abus suranné, quelque sotte opinion ou quelque mesure arbitraire. Lui seul, parmi tous ses collègues, ne s’aperçoit pas de l’ennui profond qu’il leur cause; en vain, lorsqu’il prend la parole, la plupart d’entre eux se réfugient dans la salle des conférences ou se livrent sans réserve à des conversations qui couvrent son insipide voix. M. de Mayrinhac continue de jaser à outrance, sans que le président daigne agiter une seule fois sa sonnette pour lui obtenir du silence. Pour moi, plus je suis condamné à entendre ce pitoyable orateur, plus j’ai de peine à comprendre comment il s’est rencontré en France dix électeurs assez dépourvus d’intelligence pour l’avoir envoyé à la Chambre. Et lorsqu’on songe qu’un homme convaincu d’une aussi profonde nullité est devenu conseiller d’Etat et directeur général de l’agriculture, on est tenté d’avouer que si la France a jamais produit quelque chose de trop, c’est un fonctionnaire public de cette force.
Au reste, l’incapacité de M. Syrieys de Mayrinhac et son ancienne fatuité parlementaire commencent à recevoir leur châtiment. MM. les ministres sont les premiers à profiter de toutes les occasions qui se présentent de mettre en relief l’ineptie de ce triste adversaire, et il n’y a pas huit jours que M. de Martignac prenait un cruel plaisir à le mortifier pendant la discussion de la nouvelle loi des postes. Quand M. Benjamin Constant veut égayer la Chambre, il se borne à citer quelques mots de M. Syrieys, qui s’empresse aussitôt de demander la parole et d’improviser mille choses plus facétieuses les unes que les autres. C’est le seul parti qu’on ait tiré de lui jusqu’à ce jour, et, sous ce rapport, M. de Mayrinhac est vraiment un homme précieux pour l’opposition.
ÉPITAPHE.
Ci-gît monsieur de Martignac
Qui naquit au pays de Crac
Pour gronder ab hoc et ab hac
Et faire fumer sans tabac.
Il gronda; mais, un beau jour, tac!
Son ire enfla son estomac
Et la mort le mit dans son sac.
De bois on fit son dernier frac
Puis il s’en fut au triste lac.
Mais, en montant sur le tillac,
Il gronda Caron dans son bac
Qui remit son corps an bivouac,
Dieu le mit dans son almanach.
Mardi, 28 avril 1829.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. DUPIN AINÉ.—M. LE BARON CHARLES DUPIN.