De tous les honorables membres qui siégent à la Chambre des députés, nul n’est plus difficile à peindre et à définir que M. Dupin aîné. Quand vous avez entendu ses vigoureuses philippiques contre les jésuites, vous apprenez qu’il arrive de Saint-Acheul et qu’il y a tenu les cordons du dais, le jour d’une procession solennelle. Une autre fois, il aura tonné contre les dilapidations des deniers publics et contre la caisse de secours ouverte en faveur des pairs qui n’ont que trente mille livres de rente, et, l’instant d’après, il votera pour ces nobles indigents, lui plébéien, dont les sarcasmes amers viennent d’empoisonner leur pain. Un député s’est-il glissé en contrebande dans le sein de la Chambre élective, M. Dupin aîné, transporté d’une indignation pathétique, s’élance à la tribune, les yeux étincelants, marque du geste le coupable, l’enveloppe, le presse de sa dialectique accablante et pense le faire mourir de honte ou de regret; puis, lui tendant une main secourable: «Qu’il reste, s’écrie-t-il, parmi nous; qu’il y reste le front couvert de rougeur; et passons à l’ordre du jour!»

De pareilles contradictions affligent les amis de M. Dupin et les nombreux admirateurs de son talent. Quel prodigieux talent, en effet, que celui d’un homme capable d’improviser, sur les questions les plus difficiles, un discours rempli d’images, de pensées énergiques et toujours revêtues d’une expression pittoresque! Tel est le caractère distinctif de l’éloquence de M. Dupin. Sa voix est étendue, sonore, pénétrante; son geste noble et sévère, sa tenue imposante et sa fermeté inébranlable au milieu des orages de l’Assemblée. Lorsqu’il est animé par des interruptions, un sourire plein d’amertume semble courir sur ses lèvres, et ses traits, naturellement durs, acquièrent une expression presque sauvage; ses collègues l’écoutent dans un profond silence, et les ministres lui prêtent à leur tour une oreille attentive et inquiète. Si quelque membre du côté droit ou du banc des ministres avance une hérésie, conteste un droit acquis, attaque une liberté constitutionnelle, c’est ordinairement M. Dupin l’aîné que le côté gauche charge de la réfutation ou du châtiment. On le voit alors recueillir en passant les arguments et les conseils de ses amis, les réunir, si j’ose dire, en faisceaux de licteur et, debout à la tribune, les armer de son style comme d’une hache.

M. Dupin est, en effet, de tous les membres de la Chambre des députés celui qui possède au plus haut degré les qualités d’un orateur. Jamais je ne l’ai entendu parler avec cette lenteur et cette monotonie qui distinguent la plupart de ses collègues; aussi, le voit-on mal à son aise lorsqu’il est obligé de débiter quelque rapport écrit, ou de faire quelque lecture un peu longue. C’est un homme d’action qui a besoin d’être excité par son sujet, par la contradiction, par le sentiment d’une grande cause; jamais plus beau que lorsqu’il défend les intérêts populaires contre l’insolence de l’aristocratie, mais toujours prêt, comme Coriolan, à porter son orgueil chez les Volsques. Malheur à lui, si jamais il devenait ministre! Il exciterait plus d’orages, peut-être, et de haines qu’aucun de ses prédécesseurs, parce qu’il manque de souplesse et d’aménité même envers ses amis et dans sa propre cause. Personne ne sait au juste ce qu’il pense; et, quoique homme nouveau, tout à fait étranger aux folies de l’ancien régime et aux bassesses de l’empire, il a déjà ébranlé la confiance publique par les saillies de sa mauvaise humeur; un peu trop oublieux de cet antique adage: Nul n’a plus d’esprit que tout le monde.

Son frère le baron offre l’exemple de la première contradiction qui se rencontre entre les principes apparents et la conduite des deux membres les plus remarquables de cette famille distinguée. Pourquoi s’être laissé faire baron quand on a assez de mérite pour honorer son existence plébéienne? La vanité est un défaut tolérable chez les femmes, ridicule chez des hommes qui aspirent au titre de citoyen. Quelle foi M. le baron Dupin veut-il qu’on ait en ses protestations civiques, lorsqu’il étale avec ostentation une foule de titres dans ses préfaces et de rubans à sa boutonnière? On nous persuadera difficilement que ces hochets lui aient été imposés, il les a donc sollicités, et par là même il a fait preuve de faiblesse. M. Dupin aîné a eu le bon esprit de s’en passer, et certes sa poitrine n’est pas agitée d’émotions moins généreuses pour n’être ornée d’aucune croix! M. le baron est évidemment plus homme de cour que son frère; jamais il ne commence une harangue sans faire un compliment à quelque ministre, et il n’y en a peut-être pas un seul dont il n’ait entamé le panégyrique depuis la Restauration; aussi est-il devenu membre de plusieurs académies, de plusieurs conseils, professeur de toutes sortes de choses, même de mécanique, chevalier de Saint-Louis, de la Légion d’honneur, etc., etc.

M. le baron Dupin était officier du génie maritime sous l’empire, et l’on parla beaucoup, dans le temps, du talent remarquable avec lequel il fit démolir, par ordre supérieur, une carcasse de vaisseau dans le port de Corfou. La destruction de cette carcasse mémorable est célébrée à plusieurs reprises dans le cours de ses ouvrages, et peut-être lui a-t-elle inspiré l’idée de son voyage en Angleterre, publié depuis en six volumes in-quarto, dans lesquels l’honorable ingénieur n’a pas manqué d’insérer quelques vers géométriques de sa façon. Dès lors, M. Charles Dupin s’est trouvé lancé dans la carrière littéraire, et s’il s’est adonné à ces fameuses recherches statistiques, souvent inexactes, mais toujours curieuses, qui ont signalé à la France le petit nombre des ennemis de ses libertés, et montré à ceux-ci la faux du temps prête à les moissonner.

Le département du Tarn s’est chargé de récompenser M. Dupin de ce service en le nommant député, et c’est justice de reconnaître que l’honorable membre est constamment resté fidèle à son mandat. Dans plusieurs circonstances, ses redoutables chiffres ont excité la colère du côté droit et produit sur la Chambre une impression profonde. «Pourquoi parler si haut?» leur dit-il quelquefois; «vous n’êtes qu’une fraction et nous sommes un entier. Vous prétendez que la Chambre est pleine de révolutionnaires, et je vois parmi nous deux douzaines de comtes, un demi-cent de barons, un cent de chevaliers; si les marquis pouvaient se mesurer comme l’orge ou l’avoine, il y en aurait ici de quoi remplir vingt hectolitres!» Voilà ce que la droite n’aime pas qu’on dise, et quand M. Dupin paraît à la tribune avec son cahier d’additions, de soustractions et de multiplications, M. de Conny frappe du pied et M. de Formont le négrier met ses deux grandes mains sur ses oreilles.

Il nous reste à parler, au sujet de M. le baron Dupin, de la grande mystification du Conservatoire royal des arts et métiers. Chacun sait que l’honorable professeur de mécanique ne s’occupe que de géométrie et que, ne pouvant créer des élèves, il a imaginé de former des professeurs. Cette singulière bizarrerie a valu à plusieurs grandes villes de France un enseignement élémentaire pour les mathématiques, grâce à l’intervention active de M. Dupin auprès des autorités départementales. Dans l’impatience de nous donner la pièce, il a payé sa part en monnaie de billon, semblable à un célibataire qui prêche le mariage, ou bien à cette pierre à repasser dont parle Horace, qui ne coupe pas, mais qui fait couper. M. le baron Dupin est célibataire, en effet, assez joli garçon du reste, quoiqu’il ait le nez un peu long et les favoris un peu raides. On dit même qu’il a été une fois très amoureux et sur le point de se marier; mais il renonça, ajoute-t-on, à sa future, parce qu’elle était protestante et qu’on vivait alors sous le ministère Villèle.


COUPS DE LANCETTE.

Le blé augmente toujours; les gens de bien commencent à croire qu’on veut leur faire passer le goût du pain.