Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions qu’il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et dans les autres sciences. Il écrit et parle d’un style pittoresque, tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est plus assuré. L’honorable général est d’une taille moyenne, sa tête est légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses cheveux paraissent d’un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il n’est pas beau, mais on dit qu’il est fort aimable et qu’il n’a pas fait en pays ennemi toutes ses conquêtes.
M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique, si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires. Sa vie militaire, pleine de gloire, n’est pas de notre ressort; mais elle a jeté beaucoup d’éclat sur sa carrière parlementaire et donne aujourd’hui à l’honorable général une influence positive dans les délibérations de l’Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne et M. Laffitte.
M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C’est un brave militaire, d’un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la pointe en avant. Je ne connais pas dans toute la Chambre d’interrupteur plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance qu’il n’ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n’a pas la patience d’attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en faisceau pour leur donner quelque importance. C’est un capitaine de tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à l’ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la Chambre l’écoute ou soit distraite, s’il est à la tribune, il n’en descendra qu’après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s’il manque souvent de mesure, du moins n’a-t-il jamais manqué de conscience et de patriotisme.
Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés récemment de l’armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le général Higonet, bien qu’il siége près des rangs où les libertés nationales comptent fort peu d’amis, use de son crédit d’une manière juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l’indulgence, et il paraît si jeune qu’on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois, la campagne de Morée a bien plus appelé l’attention publique sur ces deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.
M. le général Mathieu Dumas, l’un des plus anciens officiers de l’armée française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et Lamarque. Tout le monde connaît son Histoire des campagnes de la révolution et le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des guerres dont il a écrit l’histoire, et il possède une foule de connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment utile. On a dit qu’il faillit un moment devenir infidèle à la cause constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous croyons qu’aujourd’hui cet honorable général est trop âgé pour changer de religion. Sa gloire est d’ailleurs intimement liée à celle de la révolution française, et ce n’est pas au retour de Fleurus ou d’Arcole qu’on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.
M. THÉNARD.—M. KÉRATRY.—M. ÉTIENNE.
Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves la décomposition de l’hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa faute? L’avez-vous vu, armé de l’allumette magique, transformer avec satisfaction de l’oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous l’avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la tribune de la Chambre des députés, lorsqu’il se chargera d’un rapport sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député, et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L’honorable membre est doué d’une facilité d’élocution intarissable, et il en abuse trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans tous les tons un motif agréable jusqu’à ce qu’ils l’aient rendu assoupissant.
Ce n’est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe et criard, le bien qu’il pourrait faire rencontre souvent des opposants parmi ceux qu’il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C’est un des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence, il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles redoutables, toutes les fois qu’on discute avec lui quelques questions capables de l’échauffer.
L’honorable député de l’Yonne est encore, dans toute la force de l’âge, un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des vieillards. Sa tête est couverte d’une forêt de cheveux noirs et crépus, sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui s’explique aisément par la simple énumération des titres dont il est décoré. Comment se pourrait-il qu’un député qui est baron, doyen de Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, n’eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins par un vicomte, M. de Cormenin!