La tierce branche qui vient d’orgueil est ypocrisie;{v. 1, p.30} ypocrisie est quant la personne fait semblant par dehors qu’elle est pleine de vertus par dedens et qu’elle fait et dit plus de biens qu’elle ne fait. Et quant elle voit que l’en cuide qu’elle soit bonne, elle y prent grant plaisir et vaine gloire. Vaine gloire est le denier au Déable dont il achète toutes les belles denrées en la foire de ce monde et les denrées sont les biens que Dieu a donné à homme et à femme, c’est assavoir les biens de nature, les biens de fortune et les biens de grâce. Les biens de nature viennent du corps et sont beauté, bonté, bon langaige, bon sens pour entendre, bon engin pour retenir. Les biens de fortune sont richesses, haultesses, honneurs et prospérités; et les biens de grâce sont vertus et bonnes oeuvres. Tous ces biens vend l’orgueilleux au Déable pour le faulx denier de vaine gloire. Tous ces biens abat le vent de vaine gloire. Et dois savoir que en ces biens de grâce qui sont vertus et bonnes oeuvres, comme dit est, est l’omme ou femme par le Déable tempté en trois manières. L’une quant la créature s’esjoïst des biens qu’elle fait; l’autre quant la créature aime à estre loée de ses oeuvres, et la tierce quant la créature fait les biens en intencion d’avoir le los et d’estre tenu pour preudomme. Et teles personnes ypocrites ressemblent l’ort fumier lait et puant que l’en cuevre de drap d’or et de soie pour ressembler estre plus honnoré et mieulx prisié. Ainsi se cuevrent tels ypocrites qui mettent la bonne couverture dehors en intencion d’acquérir amis pour avoir plus grant bien ou plus grant office qu’ils n’ont et dont ils ne sont dignes, et tel bien que autruy posside qui plus en est digne que eulx. Et de ce advient souvent qu’ils désirent et pourchassent la mort de cellui qui tient l’office à quoy{v. 1, p.31} ils béent et ainsi deviennent mauvais murtriers. Quant il advient qu’ils vivent longuement en telle espérance et n’en pevent venir à chief, ains meurent en celle folle bée[118] où ils frisent[119] et ardent tous en tel convoiteux espoir, ils chéent tout droit ou font de la paelle[120] ou le Déable fait les fritures d’enfer. Ainsi leur bienfait est perdu et ne leur vault pour ce qu’ils le font en male intencion. Hélas! faulse monnoie dont vient ceste[121] Et ceste troisième branche d’ipocrisie vient d’orgueil.

La quarte branche qui vient d’orgueil si est discorde ou contencion. C’est à dire quant une personne ne se veult acorder au fait et au dit des autres personnes et si veult que ce qu’il dit ou fait soit tenu pour ferme et vray, soit voir[122] ou mensonge, et ce que autre et plus sage de luy dira soit de nulle value; et tout ce fait vient d’orgueil.

La quinte branche qui vient d’orgueil si est singularité; c’est à dire quant la personne fait ou dit ce que nul autre ne saroit dire ou faire et veult surmonter et estre singulier en dis et en fais excellentement en tout, dont il se fait haïr et pour ce dit-l’en que orgueilleux ne sera jà sans plait[123], et non est-il. Et tout ce vient d’orgueil, c’est assavoir inobédience, jactence, ypocrisie, discorde, et singularité.

Le pécheur ou pécheresse doit commencer sa confession en ceste manière: Sire qui estes vicaire et lieutenant de Dieu, je me confesse à Dieu le tout puissant et à la benoite vierge Marie et à tous les Sains de paradis, et à vous, chier père, de tous mes péchiés lesquels{v. 1, p.32} j’ay fais en moult de manières. Premièrement d’orgueil: j’ay esté orgueilleux ou orgueilleuse et ay eu vaine gloire de ma beauté, de ma force, de ma louenge, de mon excellent aournement, et de l’abilité de mes membres et en ay donné matière et exemple de péchier à moult de hommes et de femmes qui me regardoient si orgueilleusement et quant je véoie que on me regardoit je considéroie la puissance que mes successeurs auroient en leur temps, et aussi ma puissance, ma richesse, mon estat, mes amis et mon lignaige, et comme il me sembloit que nul ne povoit à moy de toutes ces choses que j’ay cy devant dictes[124], et par ce péchié d’orgueil je suis cheu ou cheue ès branches[125].

La première branche d’orgueil si est inobédience; car par orgueil j’ay désobéy à Dieu et ne luy ay pas porté honneur ne révérence comme à mon créateur qui m’a fait ou faicte et ma donné les biens de grâce de nature et de fortune dont j’ay méserré[126] et mal usé et les ay mis et despendus en mauvais usaiges comme en vanités et honneurs du monde, sans lui recongnoistre ou mercier, ne pour luy aux povres riens donner, ains les ay eu en desdaing et en despit et pour ce qu’ils me sembloient tous deffigurés et tous puans je ne les laissoie aprouchier de moy, ains me tournoie de l’autre part, afin que je ne les véisse. Je n’ay pas porté honneur ne révérence à mes amis qui sont de mon sang et de ma char, espécialment à mes père et mère et les prédécesseurs dont je suis venu, à mes frères et seurs naturels, à mon mary et autres bienfaicteurs et souverains, ne à mes autres frères et seurs d’Ève et d’Adam, car je n’ay{v. 1, p.33} nul autre prisié fors moy tant seulement. Et quant on m’a voulu monstrer mon bien et corrigier de mon mal quant je l’ay eu fait, je ne l’ay voulu souffrir, ains ay eu en indignacion et en despit ceulx qui m’ont ce monstré et leur ay esté pire après et plus fel que devant, et leur en ay mis sus blasme et vilenie grande en derrière d’eulx; j’ay sur eulx parlé vilainement, et tout ce m’est venu d’orgueil et de sa branche de inobédience.

Par jactence, qui est la seconde branche d’orgueil, j’ay diligemment escouté le maldire d’autruy et si l’ay creu et voulentiers raconté ou plus vilain entendement[127]. Et aucune fois, pour vengence ou pour mal, ay-je dit sur autruy ce dont je ne sçavoie riens. Je me suis eslevé ou eslevée et vanté de mes maulx que j’avoie fais et dis et y prenoie grant gloire. Et se on disoit aucune chose de moy qui appartenist à sens, à bon los, ou beauté et on le deist en ma présence et à mon ouie et que ce ne fust à moy, je ne me excusoie pas, qu’il ne feust en moy, ains me taisoie pour moy accorder et m’y délictoie et prenoie grant plaisance. Je me suis eslevé ou eslevée et ay eu orgueil des grans despens que j’ay aucune fois fais et des grans oultraiges et superfluités, comme de viandes grandes et oultrageuses, comme à donner grans mengiers et belles chambres, assembler grans compaignies, donner joyaulx aux dames et aux seigneurs et à leurs officiers ou ménestriers pour estre alosé[128] d’eulx et pour dire de moy que je fusse noble et vaillant et large; certes de povres créatures ne me chaloit-il[129] rien. Certes, Sire, j’ay affermé aucunes choses estre vrayes de quoy je n’estoie mie certain et ce faisoie-je{v. 1, p.34} pour plaire aux gens présens qui devant moy estoient et en parloient et tout ce ay-je fait par jactence.

Par ypocrisie, je me suis faint le saint home ou sainte femme et monstré grant semblant de l’estre et mis grant peine de en acquérir le nom devant les gens, et toutesvoies ne me suis-je point tenu de péchier et d’en faire assez quant j’ay veu que je l’ay peu faire couvertement et en repostaille[130], et certes aussy ay-je fait du bien aux povres et des pénitences devant les gens plus pour en avoir leur nom[131] et leur louenge que pour la grâce de Dieu. Et aussi par plusieurs fois monstroie-je par dehors d’estre en voulenté de tel bien faire dont mon cuer n’avoit voulenté, et ce faisoie-je pour avoir le nom du peuple, jasoit-ce que je sceusse bien que c’estoit fait au desplaisir de mon créateur. Et aussi me suis-je offert à moult de gens de faire telle chose pour eulx dont je n’avoie nul talent ne nul corage, et oultre je tenoie[132] de moy mesmes moult de biens qui n’y estoient mie, et se aucun peu en y avoit, il ne me souvenoit ne me vouloit souvenir qu’il venist de Dieu, si comme j’ay dit devant, ne à Dieu n’en savoie-je nul gré; et tout ce faisoie-je par ypocrisie avec grant orgueil.

J’ay esté ferme en discorde et en contencion, qui est la quarte branche d’orgueil. Car se je commençasse à soustenir aucune chose ou le fait d’aucune personne, pour soustenir son bien ou pour destruire un autre, où je me mectoie en grant peine de la défendre ou confondre, feust droit ou tort, j’ay en injuriant autruy raconté aucune fois aucunes choses mensongières et les ay affermées estre vraies pour faire à aucunes gens leur{v. 1, p.35} gré et leur faire plaisir; j’ay par despit esmeu aucunes fois aucunes personnes à ire, à courroux et à discorde dont moult de maulx venoient aucunes fois depuis; et d’autres ay-je fait jurer, parjurer et fait mentir, et par les discordes que j’ay mues et les mensongières paroles que j’ay dictes estre vraies et affermées et fait jurer et affermer, j’en ay plusieurs personnes moult scandalisées et courroucées par ma désordonnance. Quant je me suis aucune fois confessé, en ma confession je me suis excusé et mectoie mon excusation premièrement, et après coulouroie en ma faveur la cause de mon péchié, ou je mectoie ma deffaulte sur une autre personne et disoie qu’elle avoit fait la faulte de laquelle j’estoie le plus coulpable, ne je ne m’encusoie pas, ains disoie: tel me le fist faire et je ne m’en donnoie garde, et en celle manière disoie-je pour moy excuser de mes péchiés lesquels me sembloient trop griefs, et oultre je laissoie et taisoie les grans et orribles péchiés, et encores des petis et des légiers que je disoie ne disoie-je mie les circonstances qui estoient appartenans à iceulx péchiés, si comme les personnes, le temps et le lieu, etc. J’ay longuement demouré en mon péchié et par longue demeure je suis cheue ès autres mortels péchiés. A l’un de mes confesseurs[133], et à l’autre qui par aventure me plaisoit mieulx, je disoie les autres plus grans péchiés en intencion d’estre de luy moins corrigié et avoir maindre pénitence pour la familiarité que j’avoie avec luy ou qu’il povoit avoir en moy. J’ay désiré vaine gloire en quérant les honneurs et estre pareil aux plus grans ès vestemens, ès autres choses aussi, et ay eu{v. 1, p.36} gloire d’estre des haultes personnes honnoré, d’avoir leur grâce, estre haultement saluée et que honneur et grant révérence me fust portée pour ma beauté, pour ma richesse, pour ma noblesse, pour mon lignaige, pour estre joliement acesmée[134], pour moult bien chanter, dancer et doulcement rire, jouer et parler. J’ay voulu et souffert estre la plus honnorée partout: j’ai esté preste à oïr divers instrumens et mélodies, enchantemens, as parties[135] et autres plusieurs jeux qui sont gouliardois[136], désordonnés et lesquels n’estoient pas de Dieu ne de raison, car je rioie et me tenoie moult orgueilleusement et en grant esbatement. J’ay voulu avoir et user de vengence et avoir punicion de ceulx que j’ay seulement pensé qu’ils m’avoient voulu mal ou mal fait et en ay voulu avoir haultement et estroitement mon désir acompli, feust tort ou droit, sans les espargner, ne avoir d’eulx aucune mercy, et ce, chier père, ay-je fait par mon orgueil et m’en repens; si vous en requier pardon et pénitence.

Après s’ensuit le péchié d’envie, lequel descent d’orgueil. En envie a cinq branches. C’est assavoir: haine, machinacion, murmuracion, détraction et estre lié[137] du mal d’autruy et courroucié du bien d’autruy. Envie est née du péchié d’orgueil, car quant une personne est orgueilleuse elle ne veult avoir nul pareil semblable à lui, ains a envie se aucun autre est le plus hault ou aussi hault que lui en aucune chose, ou en aucuns biens, ou grâces, ou en sciences, ou qu’elle vaille mieulx que lui, et pour ce elle l’a en grant haine et la het et s’efforce tousjours de impétrer[138] la louenge et le bien d’autruy{v. 1, p.37} par sa parole et par son blasme: et c’est la première branche d’envie.

La seconde branche d’envie si est machinacion: c’est à dire quant une personne porte mauvaises paroles d’aucunes personnes par envie et recorde mal de l’une personne à l’autre par mauvaises acoustumances en apetissant le bien d’autruy et en accroissant le mal.