Ainsi avez-vous deux exemples, l’un de garder honnestement son vefvaige, ou sa virginité ou pucellaige; l’autre de garder son mariaige ou chasteté. Et sachiez que richesse, beaulté de corps et de viaire, lignaige et toutes les autres vertus sont péries et anichillées en femme qui a tache ou souspeçon contre l’une d’icelles vertus. Certes en ce cas tout est péri et effacié, tout est cheu sans jamais relever, puis que une seule fois femme est souspeçonnée ou renommée au contraire; et encores, supposé que la renommée soit à tort, si ne peut jamais[183] icelle renommée estre effaciée. Or véez en quel péril perpétuel une femme met son honneur et l’honneur du lignaige de son mary et de ses enfans quant elle n’eschieve[184] le parler de tel blasme, ce qui est légier à faire. Et est à noter sur ce, si comme j’ay oy dire, que puis que les Roynes de France sont mariées, elles ne lisent jamais seules lettres closes, se elles ne sont escriptes de la propre main de leur mary, si comme l’en dit, et celles lisent-elles toutes seules, et aux autres elles appellent compaignie et les font lire par autres devant elles, et dient souvent qu’elles ne sçevent mie bien lire autre lettre ou escripture que de leur mary; et leur vient de bonne doctrine et de très{v. 1, p.76} grant bien, pour oster seulement les paroles et le souspeçon, car du fait n’est-il point de doubte[185]. Et puisque si haultes dames et si honnourées le font, les petites qui ont aussi grant besoing de l’amour de leurs maris et de bonne renommée le doivent bien faire.
Si vous conseille que les lettres amoureuses et secrètes de vostre mary, vous recevez en grant joye et révérence, et secrètement toute seule les lisez tout à part-vous, et toute seule lui rescripvez de vostre main se vous savez, ou par la main d’autre bien secrète personne; et lui rescripvez bonnes paroles amoureuses et vos joyes et esbatemens, et nulles autres lettres ne recevez, ne ne lisez, ne ne rescripvez à autre personne, fors par estrange main et devant chascun, et en publique les faictes lire.
Item dit-l’en aussi que les Roynes depuis qu’elles sont mariées, jamais elles ne baiseront homme, ne père, ne frère, ne parent, fors que le Roy, tant comme il vivra; pour quoi elles s’en abstiennent, ne se c’est vray, je ne sçay. Ces choses, chère seur, souffisent assez à vous bailler pour cest article; et vous sont baillées plus pour raconte que pour doctrine. Il ne vous convient jà endoctriner sur ce cas, car Dieu mercy de ce péril et souspeçon estes-vous bien gardée et serez.
LE QUINT ARTICLE.
Le quint article de la première distinction dit que vous devez estre très amoureuse et très privée de vostre mary par dessus toutes autres créatures vivans, moiennement{v. 1, p.77} amoureuse et privée de vos bons et prochains parens charnels et parens de vostre mary, très estrangement privée de tous autres hommes, et du tout en tout estrange des oultrecuidés et oyseux jeunes hommes et qui sont de trop grant despence selon leur revenue, et qui, sans terre ou grans lignaiges, deviennent danceurs; et aussi des gens de court, de trop grans seigneurs, et en oultre de ceulx et celles qui sont renommés et renommées d’estre de vie jolie, amoureuse ou dissolue.
A ce que j’ay dit très amoureuse de vostre mary, il est bien voir que tout homme doit amer et chérir sa femme et que toute femme doit amer et servir son homme, car il est son commencement et je le preuve. Car il est trouvé ou deuxiesme chappitre du premier livre de la Bible que l’en appelle Genesy, que quant Dieu eust créé ciel et terre, mer et air, et toutes les choses et créatures à leur aournement et perfection, il admena à Adam toutes les créatures qui eurent vie et il nomma chascune ainsi qu’il luy pleut et qu’elles sont encores appellées. Mais il n’y ot créature semblable à Adam, ne convenable pour lui faire aide et compaignie. Et pour ce dist Dieu adonc: Non est bonum hominem esse solum; faciamus ei adjutorium simile ei. Bonne chose, dist Dieu, n’est pas que l’omme soit seul; faisons-lui aide qui lui soit semblable. Donc meist Dieu sommeil en Adam, et adonc osta une des costes de Adam et rempli le lieu où il la prist de chair, si comme dit Moyses ou second chappitre de Genesy. Cellui qui fait Histoire sur Bible[186] dit que Dieu prist de{v. 1, p.78} la char aussi avecques la coste, aussi dit Josephus[187], et nostre Seigneur édifia la coste qu’il en avoit ostée en une femme; voire, ce dist l’Historieur, il lui édifia char de la char qu’il prist avecques la coste, et os de la coste, et quant il lui ot donné vie, il l’admena à Adam pour ce qu’il luy meist nom. Et quant Adam la regarda, il dit ainsi: Hoc nunc os ex ossibus meis et caro de carne mea: hec vocabitur virago quoniam de viro sumpta est. Ceste chose, dist-il, est os de mes os et char de ma char, elle sera appellée virago, c’est à dire faicte d’omme. Elle ot nom ainsi premièrement, et après ce qu’ils orent péchié, elle ot nom Eva qui vault autant que vita. Car toutes les créatures humaines qui puis ont eu vie et auront, sont venues d’elle. Encores adjousta Adam et dist ainsi: Propter hoc relinquet homo, etc. Pour ceste chose laissera homme son père et sa mère et se aherdera[188] à sa moullier, et seront deux en une chair; c’est à dire que du sang des deux, voire de l’omme et de la femme, sera faicte une char ès enfans qui d’eulx naistront. Là fist donc Dieu et establi premièrement mariaige, si comme dit l’Historieur, car il dist au conjoindre: Crescite et multiplicamini, etc. Croissez, dist-il, et multipliez et remplez la terre.
Je di adonc, par les raisons dictes et prises en Bible, que femme doit moult amer son mary, quant de la coste de l’omme elle fut faicte.
Item on lit en l’onziesme chappitre de Genesy que un patriarche appellé Abraham prist à moullier en la cité ou ville de Caldée une moult bonne et sainte dame appellée Sarre laquelle fut depuis princesse souveraine{v. 1, p.79} et première des bonnes et vaillans dames desquelles Moyses fait mention en ses cinq livres qui sont les premiers de la Bible. On lit illec que Sarre vesqui moult saintement et fut très loyalle et de bonne foy à son mary Abraham, et obéissant à ses commandemens. Et lit-on illecques que quant Abraham fut parti de Damas pour la grant famine qui estoit en icelle terre et il deust entrer en Egipte, il dist à Sarre sa moullier: Je sçay, dist-il, que les hommes de ceste terre sont chaulx et luxurieux, et tu es moult belle femme; pour quoy je doubte moult, se ils scevent que tu soies ma moullier, que ils ne me occisent pour toy avoir; et pour ce, je te prie que tu vueilles dire que tu es ma seur et non pas ma moullier, et je le diray aussi, par quoy je y puisse vivre paisiblement, entre eulx et mes gens et ma mesgniée[189]. A ce conseil et commandement obéi Sarre, non pas voulentiers, mais pour sauver la vie à son seigneur et à sa gent, et quant les hommes et le prince d’icelle contrée virent Sarre tant belle, ils la prindrent et la menèrent au roy Pharaon qui en ot moult grant joye et la retint, mais oncques, ne lors ne depuis, en quelconque heure, le roy Pharaon ne peust venir vers elle qu’il ne la trouvast toujours plourant du regret qu’elle avoit à son mary, et pour ce, quant le roy Pharaon la véoit en icelluy estat, la voulenté et le désir qu’il avoit d’elle se tresalloit et changeoit, et ainsi la laissoit. Et pour ce, peut-l’en dire que pour sa bonté et la loiaulté que Dieu savoit en elle, laquelle estoit triste et courrouciée de ce que on l’avoit ostée à son mary, il la garda et défendi par telle manière que Pharaon ne pot habiter à{v. 1, p.80} elle et fut moult tourmenté, et tous ceulx de sa mesgniée, pour Sarre qu’ils avoient ostée à Abraham. L’Historieur dit sur ce chappitre que tant que Pharaon tint Sarre, il n’ot povoir de habiter à femme, ne tous ses hommes aussi ne povoient engendrer; et pour ce, les prestres de sa loy sacrifièrent à leurs dieux et il leur fut respondu que c’estoit pour Sarre la moullier à Abraham que le roy Pharaon lui avoit tolue. Et quant le Roy le sceut, il manda Abraham qui vivoit bien paisiblement en sa terre et lui dist: Pourquoi m’as-tu deceu et fait grant mal? Tu disoies que Sarre estoit ta seur, et c’est ta femme! Prens-la et l’emmaine hors de ma terre. Lors commanda-il à ses hommes qu’ils le menassent hors de la terre d’Egipte paisiblement et sans perdre nulle de ses choses.
On lit ou sixiesme chappitre de Genesy que quant Abraham fut party d’Egipte, il ala demourer en la terre de Canaen de coste[190] Bétel. Donc regarda Sarre qu’elle estoit brehaigne[191] et ne povoit avoir enfant, dont elle estoit moult dolente; lors s’advisa qu’elle bailleroit Agar sa chamberière qu’elle avoit admenée d’Egipte, à Abraham son mary, pour savoir s’elle en pourroit avoir enfant, car elle doubtoit moult qu’il ne morust sans hoir, et ce dist-elle à Abraham qui se consenti à faire sa voulenté. Et elle lui bailla Agar sa meschine laquelle conceut tantost un fils dont Sarre ot moult grant joye. Mais quant Agar la meschine vit et sceut qu’elle avoit conceu de Abraham, elle despita sa dame et se portoit grossement contre elle. Et quant elle vit ce, Sarre dist à Abraham: Tu fais mauvaisement encontre moy, je te{v. 1, p.81} baillay ma meschine pour ce que je ne puis avoir enfans de toy, et je désiroie que je peusse avoir fils d’elle et de toy lesquels je peusse nourrir et garder, à la fin que tu ne morusses pas sans laisser lignée de toy: pour ce que ma meschine Agar voit qu’elle a conceu de toy, elle m’a en despit et ne me prise rien; Dieu vueille jugier entre moy et toy, car tu as tort qui sueuffres qu’elle me despite.
Or véons la grant bonté et la grant loyaulté de ceste bonne dame et sainte femme Sarre. Elle amoit si très loyaulment Abraham son mary, et bien savoit qu’il estoit si saint homme et vaillant patriarche, que il lui sembloit que ce feust doleur et grant dommaige s’il mouroit sans hoir et avoir fils de son sang, et si véoit bien qu’elle estoit brehaigne et ne povoit concevoir, et pour le grant désir qu’elle avoit d’avoir fils de son mary lesquels elle peust nourrir et garder, elle bailla sa meschine et la fist couchier en son propre lit, et s’en voult déporter. Quantes dames ou femmes trouveroit-on qui ainsi feissent? Je croy qu’on en trouveroit peu, et pour ce est Sarre tenue à la plus loyale à son mary qui fust dès Adam le premier homme jusques à la loy qui fut donnée à Moyse. Mais Agar sa meschine à tort l’eut en despit quant elle sceut qu’elle eust conceu de Abraham, mais on dit communément que qui essauce[192] son serf il en fait son ennemy. Mais Abraham le bon patriarche vit bien et sceut que Agar la meschine avoit tort, et pour ce il dist à Sarre: Vécy Agar ta meschine, je la mets en ta main, si en fais ta voulenté.