Lors la commença Sarre à approuchier, et la tint{v. 1, p.82} vile jusques à tant qu’elle mesmes, par le commandement de l’ange, se humilia et à sa dame cria mercy; et Sarre la garda tant qu’elle ot enfanté son fils qui ot nom Ysmaël, dont Sarre ot grant joye et le garda et fist garder moult bien. Après ce, nostre Seigneur visita Sarre et s’apparut aussi à Abraham ou val de Mambré, devant son tabernacle, et lui dist qu’il auroit un fils de Sarre sa franche moullier, et auroit nom Ysaac, et ce fils vivroit et sa lignée il multiplieroit ainsi comme les estoiles du ciel et la gravelle de la mer ou la pouldre de la terre. Encores dist-il à Abraham: en ta lignée ou semence toutes gens seront beneurés. Et quant Sarre qui estoit derrière l’uis du tabernacle oy quelle concevroit, si commença à rire et dist à soy mesmes: je suis vieille et ancienne, et Abraham aussi; comment pourray-je avoir enfant? Et merveilles ne fut pas de ce quelle rit et dit ainsi, qu’elle avoit jà plus de quatre-vingts ans, et Abraham en avoit plus de cent. Et Dieu qui la vit bien rire dist à Abraham: Pourquoy a ris Sarre ta moullier? Et Sarre qui ot paour respondi qu’elle n’avoit pas ris, et Dieu lui dist: Je te vis bien rire derrière ton huis; ne sont pas toutes choses légières à Dieu quant il les veult faire? Après ce, Sarre conceut quant il pleust à Dieu et enfanta un fils lequel Abraham appella Ysaac, et le circonci au jour vingtième qu’il fut né. Lors dist Sarre par moult grant joie: Dieu m’a fait rire, et tous ceulx et celles qui orront dire que j’ay enfanté riront aussi avec moy. Qui creroit, dist-elle, Abraham se il disoit que Sarre alaitast un enfant qu’elle luy aroit enfanté en sa vieillesse? Et pour certain toutes gens qui oient de ce parler pevent bien croire et penser que Dieu ama moult Abraham et{v. 1, p.83} Sarre aussi quant il leur fist si belle grâce. Mais Abraham estoit si saint et si bon patriarche que Dieu parla à lui par moult de fois et lui promist que il mesmes se donroit à sa lignée[193], et aussi ama-il moult Sarre pour sa grant loyauté et sa grant bonté.

Moult bien nourri Sarre son fils Ysaac, et quant il fut si grant qu’elle le sevra et qu’il deust mengier à la table son père Abraham, elle appella ses amis et fist grant mengier et grant feste pour son fils. Et quant Sarre vit Ysmaël le fils Agar l’Egipcienne jouer à Ysaac son fils, elle dist à Abraham: Chasse hors la meschine et son fils; le fils de la meschine ne sera pas hoir avecques mon fils Ysaac. Il est dit en Genesy ou XXIe chappitre: Ceste parole fut moult dure à Abraham, mais Dieu lui dist ainsi: Ne te semble pas aspre chose de bouter hors la meschine et son fils; oy la parolle de Sarre et fay tout ce qu’elle te dira, car en Ysaac ta semence sera appellée. (C’est à dire que de Ysaac devoit venir la lignée que Dieu avoit promise à Abraham.) Et pour ce, dit Dieu, que le fils de la meschine est de ta semence, je le feray croistre en moult grant gent. Donc se leva Abraham au matin et bailla à Agar la meschine du pain et un bouchel[194] d’eaue et luy mist sur ses espaules, puis lui fist prendre Ysmaël son fils; si lui commanda qu’elle s’en alast quelle part qu’il luy pleust, et si fist-elle.

Or pourroient, par adventure, penser aucunes personnes que Sarre eust par mal et par envie enchassé Agar sa meschine et Ysmaël son fils: mais qui veult bien considérer la cause, elle n’ot pas tort; Histoire{v. 1, p.84} sur Bible dist ainsi: Sarre vit bien que Ysmaël en son jeu faisoit félonnie à Ysaac son fils; et aussi que, de par esperit de prophécie, elle sceut et apperceut que Ysmaël avoit ymagetes faictes de terre auxquelles il aouroit comme Dieu et vouloit contraindre Ysaac à ce que les aourast aussi. Encores considéroit-elle et savoit assez que se Ysmaël demouroit tant avecques eulx que Abraham morust, il vouldroit déshériter Ysaac et avoir sa seignourie par sa force, et pour ce elle fist moult bien de enchasser la mère et son fils. Et jasoit-ce que j’aye mise l’istoire tout au long et ne l’aye voulu desmembrer ne descoupler pour ce que la matière est belle et s’entretient, toutesvoies par icelle peut estre recueilli à mon propos seulement que Sarre fut très amoureuse privée et obéissant à son mary en tant qu’elle laissa ses parens et sa terre pour aler seule de sa lignée avec son mary en estrange terre et de différent langage, et avec ce, elle délaissa à la prière et pour l’amour de son mary le nom de moullier ou femme qui est le plus prouchain en affinité, en amour et dilection, et, à la demande de son mary, prist le nom de seur; et en oultre que tant comme elle fut hors d’avecques son mary, tout jour et toute nuit plouroit pour l’amour de son mary; et de rechief que pour avoir lignée et représentacion de son mary après la mort d’icelluy, elle en laissa son lit et le soulas de son mary, et lui bailla Agar sa chambrière et la fist dame, et elle très humblement devint serviteresse et humble servant, sans les autres débonnairetés et humilités cy dessus escriptes et lesquelles je laisse pour ce qu’il me semble que ce seroit trop longue récitation.

Item il est trouvé escript ou XXIXe chappitre de Genesy{v. 1, p.85} qui est le premier livre de la Bible, que quant Jacob fut party de Ysaac son père et de Rébecque sa mère, de Briseyda[195] leur cité il ala tant qu’il vint en Mésopotamie, près de la cité de Aram qui estoit à Laban son oncle. Là resta-il de coste un puis auquel les pasteurs de la terre abreuvoient les bestes, lequel puis estoit couvert d’une grant pierre plate. Ainsi comme les pasteurs furent assemblés entour le puis, Jacob leur demanda se ils congnoissoient Laban le fils Batuel qui fut fils Naccor. Les pasteurs respondirent: Oyl, moult bien. Il leur demanda se il estoit sain et en bon point; ils respondirent: Oyl. Vois çà, dirent-ils, Rachel sa fille qui vient abreuver ses bestes à ce puis. Jacob leur dist: Seigneurs, abreuvez vos bestes, si les ramenez en la pasture, car il est encores grant heure et n’est pas temps encores de les mener aux estables. Si comme il disoit ainsi, Rachel vint au puis, et Jacob leva la pierre du puis: si luy fist abreuver ses bestes. Lors parla-il à elle et la baisa; si luy dist qu’il estoist son cousin germain, fils de Ysaac et de Rébecque la seur de Laban son père. Et quant Rachel l’ot entendu, elle s’en courust en son hostel et dist à Laban son père comment elle ot trouvé Jacob son nepveu. Et quant Laban l’oy, il eust moult grant joie et lui demanda la cause de sa voye[196] et pour quoy il estoit là venu. Jacob luy dist que c’estoit pour la paour de Esaü son frère qui le vouloit occire pour ce que il avoit receu la bénéisson son père, mais ce luy ot fait faire sa mère Rébecque. Lors respondi Laban: Tu es os de mes os et char de ma char, et pour ce tu pues demourer avecques moy.{v. 1, p.86}

Quant Jacob ot demouré avec Laban son oncle par l’espace de un mois, Laban lui dist: Comment que tu soies mon nepveu, ne vueil-je pas que tu me serves pour néant; dy moy que tu vouldras avoir pour ton service. Or avoit Laban deux filles: l’ainsnée ot nom Lye, celle ot les yeulx plourans par enfermeté; et la plus jeune ot nom Rachel, celle estoit moult belle et gente de viaire et de corps, et Jacob l’amoit moult. Et pour ce il dist à Laban: Je serviray à toy sept ans pour Rachel la plus jeune. Laban respondi: Mieulx vault que je la te donne que à un autre homme, or demeure doncques avecques moy. Jacob demoura avecques Laban et le servi sept ans pour avoir sa fille Rachel, et lui sembla que le terme fut moult brief pour la grant amour qu’il avoit à elle.

Sur ceste chose dit l’Histoire: le terme de sept ans ne luy sembla pas brief pour la grant amour, mais moult long. Car quant une personne aime et désire aucune chose, il luy semble que les termes que il la doit avoir tardent trop merveilleusement. Mais ce que la Bible dit que les jours semblèrent briefs à Jacob, on peut entendre en ceste manière: il amoit tant Rachel et luy sembloit tant belle, que s’il deust servir encores autant pour l’avoir comme il avoit servi, ne lui sembloit-il pas que il l’eust bien desservie.

A la fin des sept ans, il dit à Laban: Donne moy ma moullier, il est bien temps que je l’aye. Lors appella Laban tous ses amis et voisins et fist grans nopces; et quant la nuit fut venue, il mena à Jacob Lye sa fille l’ainsnée et lui bailla une meschine qui ot nom Zelphan{v. 1, p.87} pour luy servir. Et quant Jacob ot jeu[197] à Lye et il la regarda à la matinée, il dist à Laban: Que est-ce que tu as voulu faire à moy? N’ay-je pas servi à toi sept ans pour Rachel? Pourquoy m’as-tu baillé Lye? Laban respondi: Nous n’avons pas de coustume en ceste contrée de bailler aux nopces la plus jeune devant les ainsnées; attens tant que la sepmaine des nopces soit passée et puis je te donray l’autre, en telle manière que tu me serviras encores sept ans pour elle. Lors accorda Jacob ce que Laban ot dit, et quant la sepmaine fut passée, il prist ainsi à moullier Rachel à laquelle son père avoit donné une meschine laquelle ot nom Balam.

Aucuns veullent dire que puis que Jacob ot prins la fille ainsnée de Laban, il servi autres sept ans pour Rachel avant qu’il l’eust à moullier, mais ils dient mal. On treuve en Histoire que saint Jérosme dit: Tantost après la sepmaine des nopces faictes pour Lye, Jacob prist Rachel, et pour la grant joye qu’il en ot, il servi voulentiers les sept ans ensuivans.

Il est dit en Genesy ou XXIXe chappitre que Jacob ama moult plus Rachel pour ce que elle estoit plus belle et gracieuse que Lye qui n’estoit pas si belle, mais pour ce que Dieu ne vouloit pas qu’il l’eust trop en despit, il la fist concevoir un fils dont elle ot moult grant joye et l’appela Ruben, et dit ainsi: Dieu a veu mon humilité, d’ores-en-avant m’en aymera mon mary. De rechief elle conceut et enfanta un autre fils et l’appela Siméon, en disant ainsi: Pour ce que Dieu m’a oye, il m’a donné encores ce fils. Tiercement, elle conceut{v. 1, p.88} et enfanta un autre fils et dist ainsi: Mon mary se complaira en moy pour ce que je luy ay enfanté trois fils; et pour ce, elle nomma l’enfant Levy. Quartement, conceut et enfanta un fils et dist: Orendroit je me confesseray à nostre Seigneur; et pour ce, l’enfant ot nom Judas et vault autant à dire que confession. Lors cessa Lye qu’elle n’ot plus enfans jusques grant temps après.

Il est escript ou XXXe chappitre de Genesy que Rachel ot grant envie contre Lye sa seur pour ce qu’elle ot enfanté, et elle se trouvoit brehaigne et ne povoit concevoir. Et pour ce elle dist à Jacob son mary: Donne moy des enfans, et se tu ne le fais je mourray. Jacob qui yrié estoit respondi: Je ne suis pas Dieu, je t’apreisse d’avoir enfans de ton ventre. Rachel respondi: J’ay Balan ma meschine, couche avec elle à ce qu’elle enfante et que je puisse avoir fils d’elle et de toy. Jacob fist ce que Rachel voult, et Balan conceut et enfanta un fils. Lors dit Rachel: Dieu a jugié pour moy, si a ma voix essaucée et m’a donné un fils. Pour ce, elle appela l’enfant Dan. De rechief, Balan ot un fils pour lequel Rachel dist: Nostre Seigneur m’a comparée à Lye, et de ce, le fils ot nom Neptalim.