Or véons grant merveille et signe de grant amour. Rachel avoit si grant désir qu’elle eust enfans de Jacob que pour ce qu’elle vit quelle ne povoit concevoir elle luy bailla sa meschine, et les fils qu’elle en ot elle ama aussi que s’ils feussent siens propres. Pour ce que Lye vit qu’elle ne concevoit mais, elle bailla à Jacob Zelphan sa meschine. Le premier fils qu’elle en ot, Lye le receut à joye et dit: Il me vient eureusement, et de ce, le fils ot nom Gad. Et quant Zelphan ot l’autre{v. 1, p.89} fils Lye dist: C’est pour ma bonne eureté et pour ce toutes femmes me diront bieneureuse; et ce fils ot nom Aser.

Ou temps de messon Ruben apporta à Lye sa mère mandagores que il ot trouvées en leur champ, et quant Rachel les vit, si les désira moult et dist à Lye sa sœur: Donne moy partie des mandagores. Lye respondi: Ne te souffist-il pas que tu me ostes mon mary, se tu ne me veulx encores oster mes mandagores? Rachel dist: Je veuil qu’il dorme en ceste nuit avecques toy pour les mandagores que ton fils a apporté. Lye les luy donna, et au soir quant Jacob revint des champs, elle ala encontre luy et luy dist: Tu vendras en ceste nuit coucher avecques moy, car je t’ay acheté par les mandagores que ton fils m’ot donné.

De ces mandagores met l’Histoire sur Bible moult d’oppinions. Les aucuns dient que ce sont arbres qui portent fruit souef flairant autel que pommes. Les autres dient que ce sont racines en terre, en manière d’erbe, portans feuilles vers, et ont ces racines figure et façon d’ommes et de femmes, de tous membres et de chevellure[198]. Catholicon[199] dit: Ce m’est advis que bien pevent estre herbes et racines, et que le fruit vault à femmes brehaignes pour aidier à concevoir, mais que les femmes ne soient pas trop anciennes.

Celle nuit dormit Jacob avecques Lye, et elle conceut un fils, et quant elle l’ot enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de ce que j’ay donné à mon mary ma{v. 1, p.90} meschine; et pour ce elle appella son fils le cinquiesme Ysacar. Puis ot-elle le sixiesme fils; quant elle l’ot enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de bon douaire à ceste fois, et encores sera mon mary avecques moy; et pour ce elle appella son fils Zabulon. Encores ot-elle une fille laquelle ot nom Dinam. Après ce, nostre Seigneur se recorda de Rachel et essauça sa prière; si lui fist concevoir et enfanter un fils dont elle ot moult grant joye et dist: Nostre Seigneur a ostée ma reprouche. Si appella son fils Joseph, et dist: Dieu m’en doint encores un autre. Après toutes ces choses dessus dictes, Jacob appella Laban son oncle et lui dist: Donne moy mes moulliers pour lesquelles j’ay servy à toy quatorze ans, et mes enfans; si m’en iray en la terre dont je fus né. Laban lui respondi: Je te prie que tu demeures encore avec moy, car je sçay bien que par toy Dieu m’a bénéy et multiplié mes biens. Jacob respondi: Il me convient pourveoir substance pour moy, pour mes enfans, pour mes femmes et ma famille.

Ores du surplus de l’histoire je me tais, car il ne touche point à ma matière. Mais par ce que dit est dessus peut estre recueilli la grant bonté des dessus dictes Lye et Rachel qui toutes deux et en un mesmes temps, elles estans ensemble en un mesme hostel et mesnage, servoient et servirent Jacob leur mary en bonne paix et en bon amour, sans jalousie, sans tençon et sans envie, et en oultre elles avoient laissié leur pays, leur nativité, leur père, leur mère et leur langage pour icelluy mary et pour le servir en estrange terre. Et est moult à considérer la grant {v. 1, p.91}amour et l’ardeur que Rachel avoit d’avoir lignée et remembrance de Jacob auquel elle bailla Balan sa chamberière.

Quantes dames est-il maintenant qui le féissent, ne qui vesquissent si paisiblement que quant l’une l’aroit, l’autre n’en rechignast et murmurast, mais encores pis? Car, par Dieu, je cuide qu’elles batteroient l’une l’autre. O Dieu! quelles bonnes femmes et sainctes elles furent! Pour néant n’est pas en la bénéisson des espousailles ramenteue ceste parole: Sis amabilis ut Rachel viro, prudens ut Sarra, sapiens ut Rebecca.

Item nous véons en Thobie Xe que Raguel et Anne sa femme, quant ils mirent hors de leur hostel Thobie le jeune et Sarre leur fille qui estoit femme d’icelluy jeune Thobie, ils baisièrent icelle leur fille et l’admonestèrent qu’elle amast cordialment son mary et honnourast ses parens, et si fist-elle. Et à ce propos, il est trouvé Machabeorum, XIº que quant Alixandre oy dire que le roy d’Égipte qui avoit espousé sa seur le venoit veoir, il manda par toutes les universités à son peuple qu’ils ississent de leurs cités et alassent au devant d’icelluy roy d’Égipte pour luy honnorer, et ainsi faisoit honneur à ses parens quant il honnouroit le mary de sa seur.

Et pour que l’en ne die mie que je ne vueille aussi bien dire des devoirs des hommes comme des femmes, je di aussi qu’il est escript Ad Ephesios Vº que les maris doivent amer leurs femmes comme leur propre corps, ce n’est mie à dire par fiction, ne par parole, c’est léalment, de cuer, avecques ce que dit est dessus. Encores, pour monstrer ce que j’ay dit que vous devez estre très privée et très amoureuse de vostre mary, je mets un exemple rural que mesmes les oiseaulx{v. 1, p.92} ramages[200] et les bestes privées et sauvaiges, voire les bestes ravissables, ont le sens et industrie de ceste pratique, car les oiseaulx femelles suivent et se tiennent prouchaines de leurs masles et non d’autres, et les suivent et volent après eulx et non après autres. Se les masles s’arrestent, aussi font les femelles et s’assieent près de leurs masles: quant leurs masles s’envolent, et elles après joingnant à joingnant. Et mesmes les oiseaulx sauvaiges qui sont nourris par personnes qui leur sont estranges au commencement, puis que iceulx oiseaulx ont prins nourriture d’icelles personnes estranges, soient corbeaux, corneilles, choues[201], voire lez oiseaulx de proye, comme espriviers, faucons, tiercelez[202], ostours et les semblables, si les aiment-ils plus que les autres. Ce mesmes est-il des bestes sauvaiges, des dommeschés[203], voire des bestes champestres. Des dommeschés, vous véez que un lévrier, ou mastin, ou chiennet, soit en alant par le chemin, ou à table, ou en lit, tousjours se tient-il au plus près de celluy avecques qui il prent sa nourriture, et laisse et est estrange et farouche de tous les autres; et se le chien en est loing, tousjours a-il le cuer et l’ueil à son maistre; mesmes se son maistre le bat et luy rue pierres après luy, si le suit-il balant la queue, et en soy couchant devant son maistre le rapaise, et par rivières, par bois, par larronnières et par batailles le suit.

Autre exemple peut estre prins du chien Maquaire[204],{v. 1, p.93} qui vit tuer son maistre dedens un bois, et depuis qu’il fut mort, ne le laissa, mais couchoit ou bois emprès luy qui estoit mort, et aloit de jour querre son vivre loing et l’apportoit en sa gueule, et illec retournoit sans mengier, mais couchoit, buvoit et mengoit emprès le corps et gardoit icelluy corps de son maistre, au bois, tout mort. Depuis, icelluy chien se combati et assailli plusieurs fois celluy qui son maistre avoit tué, et toutes fois qu’il le trouvoit l’assailloit et se combatoit; et en la parfin le desconfi ou champs en l’Isle Nostre Dame[205] à Paris, et encore y sont les traces des lices qui furent faictes pour le chien et pour le champ.

Par Dieu, je vy à Nyort un chien vieil qui gisoit sur la fosse où son maistre avoit esté enterré qui avoit esté tué des Anglois, et y fut mené monseigneur de Berry et grant nombre de chevaliers pour veoir la merveille de la loyaulté et de l’amour du chien qui jour et nuit ne se{v. 1, p.94} partoit de dessus la fosse où estoit son maistre que les Anglois avoient tué. Et luy fist monseigneur de Berry donner dix frans qui furent baillés à un voisin pour lui quérir à mengier toute sa vie[206].{v. 1, p.95}