—Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.
Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.
En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: «Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»
Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.
Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais seul.
—Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
—Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère et moi nous serons bien heureux.
—Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.
—Oui, mon cher enfant.
Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.