À onze ans, Georges assiste à la solennité d'une première communion dans sa paroisse. Il connaît Jésus, il aime Jésus, il ne désire que Jésus!... son petit coeur est tout brûlant de soif pour Jésus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher légitimement de la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de l'église, dévorant ses larmes, lançant à tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable et sainte jalousie!...
Quelques mois après cette fête de sa paroisse, la mère m'écrivait qu'elle ne pouvait résister aux larmes de son fils qui menaçait d'aller demander le baptême au premier prêtre qu'il pourrait attendrir sur son sort. On pesa mûrement toutes les difficultés de sa position vis-à-vis d'un père chéri, mais pour qui l'heure de la foi en Jésus-Christ n'avait pas encore sonné et qui s'armait de toute son autorité pour empêcher son fils de devenir chrétien.
L'amour de Jésus-Christ fut le plus fort, et il fut décidé que je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il entra dans la chapelle, conduit par sa mère! Celle-ci tremblait d'être surprise dans cette pieuse soustraction à la surveillance paternelle.
Avec quelle piété le petit Georges se mettait à genoux, calme, heureux, fort de sa résolution, le visage rayonnant d'une sainte allégresse!—Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors. —Le baptême.—Mais savez-vous bien que demain, peut-être, on voudra vous contraindre à entrer dans la synagogue, afin de participer à un culte aboli?—Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaïsme.—Mais si l'on voulait avec menaces vous obliger à fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine religion?—N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutôt. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgré mes cris, ma protestation et ma résistance, on me portait dans la synagogue et on plaçait mes pieds sur le visage du Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonté résistait?—Non, mon enfant, la volonté seule constitue le péché.—Alors, je demande le baptême. De grâce, accordez-le-moi.»
La cérémonie continue au milieu de la plus profonde émotion des assistants. Après le baptême, vint la sainte messe, et après avoir faire descendre et reçu mon Dieu dans les transports de la reconnaissance, je me retournai et montrai à l'heureux enfant l'objet de tous ses voeux, de tous ses désirs. Jamais spectacle plus attendrissant n'avait frappé les regards de la foi chrétienne!... Agenouillé entre sa mère et sa marraine, il aspira dans un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jésus qui venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas même la crainte d'être surpris par son père... Quelques semaines après, il communia encore pour la Toussaint avec la même allégresse, et puis vint l'heure de l'épreuve.
Son père lui présenta un livre et lui dit: «Faisons la prière.—Mon père, je ne puis pas prier dans ce livre des Israélites.—Et pourquoi?—Je suis chrétien, je suis catholique.—Mon enfant, tu te livres à un jeu cruel! tu ne parles pas sérieusement, je pense. Du reste, tu sais bien que ton baptême ne serait pas valide sans le consentement de ton père.—Pardon, mon père, dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'âge de raison et l'instruction religieuse pour être baptisé validement.» Le père dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours après, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays protestant, à quatre cent cinquante lieues de sa mère.
Tous les efforts qu'on fit pour découvrir l'asile où l'on avait relégué le pauvre enfant demeurèrent inutiles. On avait mis en mouvement toutes les autorités civiles et politiques pour le chercher; mais comme il avait été placé sous un nom supposé dans un pensionnat dirigé par des hérétiques, toutes les démarches furent sans succès, et la mère resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte à des assauts acharnés pour lui faire renier sa foi. «Je voudrais revoir ma mère, s'écriait-il souvent en versant d'abondantes larmes.—Tu la reverras, lui répliquait-on, si tu abjures.—Oh! non, je suis chrétien, je suis catholique et je préfère tout souffrir plutôt que de renoncer à ma foi.»
Et malgré cette héroïque fidélité, on écrivait à la mère que son fils était rentré dans les ténèbres du judaïsme. Mais elle avait confiance en Jésus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que devenir toute seule à Paris, elle alla se réfugier à Lyon, où elle fut accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte où elle venait puiser des forces dans la réception du Pain quotidien, de ce Jésus pour l'amour duquel elle s'était exposée à la cruelle séparation de son fils unique.
Trois mois se sont écoulés encore, et une lettre venue du fond de l'Allemagne lui dit: «Venez, votre fils est ici.» Elle accourt, et après un pénible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au moment où elle aperçoit sa famille, elle s'écrie: «Mon fils! où est mon fils?—Votre fils, vous ne le reverrez qu'après avoir fait serment devant Dieu que vous l'élèverez dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun signe extérieur la religion catholique que vous avez embrassée.»
Après quelques semaines d'une déchirante agonie, le coeur du père se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa présence, à la condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jeté au cou de sa mère, celle-ci l'a baigné de ses larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jésus et de Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: «Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sûre qu'il est resté fidèle. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours chrétien.»