16.——LES DEUX AMIS.

Il y a quelques années, en me rendant à Paris, raconte un homme du monde, je me détournai de la route directe pour aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de voiture, j'étais bientôt arrivé au cimetière. Je me mis à le parcourir dans toutes les directions, m'arrêtant devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans pouvoir découvrir le nom que je cherchais. Je commençais à désespérer d'y parvenir, quand j'aperçus un officier qui était à l'extrémité opposée. J'allai droit à lui: nous nous rencontrâmes près d'une place où la terre avait été fraîchement remuée; au milieu, une petite croix de bois apparaissait à peine entre quelques rares gazons. Nous échangeâmes un salut; je prononçai le nom d'Alexis. «C'était mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez donc?—Je suis entré ici pour chercher sa tombe et pour y prier.—Et voici précisément le lieu où il repose.»

Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prières s'élancèrent à la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fûmes relevés: «J'avais encore un autre désir, lui dis-je, et il est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous étiez, m'avez-vous dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assisté à ses derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le récit de votre bouche.—Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'à moi, monsieur. Mais, pour apprécier combien sa mort a été belle, il est nécessaire de remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques années de sa vie; ce sera la mienne aussi.

«Nous sommes entrés le même jour, Alexis et moi, à l'École militaire; dès notre première entrevue, une secrète sympathie nous attira l'un vers l'autre. Nous eûmes le bonheur d'entrer dans le même régiment. Il eût été difficile de se figurer deux caractères mieux en harmonie que les nôtres. Graves, sérieux, réservés, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne quittions l'étude que pour discourir entre nous des matières que nous venions d'apprendre, et, chose déplorable! nous n'avions de foi qu'en nous-mêmes, et toutefois, sur ce point-là même, il y avait entre nous une grande différence. Alexis était incrédule, moi j'étais impie. S'il m'arrivait de tourner en dérision des choses saintes, cet excellent Alexis me blâmait; il m'adressait des reproches sévères, bien que toujours affectueux. L'hiver venu, nous allâmes, chacun de notre côté, en semestre. À notre rentrée au régiment, après quelques paroles d'amitié échangées entre nous, «Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Pâques avant de partir?—Non, répliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez que la question lui avait déplu.—Je veux parier avec toi, repris-je, que ta mère t'aura bien persécuté pour cela.—Elle m'y a exhorté tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grâce à Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas à venir, je l'espère. Oui, je l'espère!» répéta-t-il en se tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot.

«En ce moment, je ne sais quel génie infernal s'empara de moi: sans respect pour l'amitié, sans égard pour les lois de la politesse, j'éclatai grossièrement de rire. Mais je ne tardai pas à m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait faite à son coeur. «Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas à cela de ta part... moi qui te croyais un si bon coeur...» Tels furent ses reproches; il y avait à la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondément triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. «J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus...» Je ne pus en dire davantage; lui, aussitôt ... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me précipitai: notre amitié était devenue plus étroite que jamais.

«Un jour, nous étions allés ensemble à l'hôpital visiter quelques-uns de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier soupir. «C'est triste, dis-je à Alexis, de voir un militaire mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon! —Si on est préparé, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous frappe en traître...—Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...—Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant promis...» Et après un court intervalle de silence: «Tu l'as dit, je désire et je désire vivement ne pas mourir sans confession... J'ai même... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pensé que si je venais quelque jour à tomber malade, je m'adresserais a toi pour aller chercher un prêtre; et je puis compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai?» Il remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista: «Tu me le promets, mon ami?...» Et il me tendit la main... J'hésitai encore; mais la pensée que mon refus affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre considération: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui promis, de mauvaise grâce, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement.

«Dès que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, je ne le quittai plus. Je m'étais établi dans sa chambre; le jour, j'étais constamment à le garder; je le veillai toutes les nuits. Un matin, le médecin venait de faire sa visite accoutumée. Il avait remarqué un grand changement en lui; des symptômes fâcheux s'étaient manifestés; ses traits étaient visiblement altérés. Alexis se tourna vers moi, souleva péniblement sa tête appesantie et s'efforça vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogèrent; il me sembla qu'il me disait: «Tu as oublié ta promesse... Et moi qui avais compté sur ton amitié!...—J'y vais, j'y vais!» Je ne dis que ce mot, et j'étais parti comme un trait. En entrant chez le curé de la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piété fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. «Monsieur, lui dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demandé de vous aller chercher: je n'ai pu qu'obéir; car le voeu d'un ami, et surtout d'un ami mourant, est une chose sacrée.» Nous nous dirigeâmes vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le prêtre dans la chambre, et je les laissai seuls.

«Après une demi-heure d'attente, je fus rappelé; une cérémonie religieuse se préparait. J'étais debout au pied du lit. Au moment où elle commença, je délibérais en moi-même si je garderais la même attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hésitai plus; mon genou orgueilleux fléchit, et il resta ployé pendant tout le temps que le prêtre fit les onctions sacrées. Et cependant, à quoi pensais-je dans un tel moment?... À prier?... Hélas! je n'en avais plus le souci; j'étais à me demander comment un esprit aussi distingué que l'était Alexis pût être dupe de semblables momeries. Telles étaient les détestables pensées qui m'obsédaient; voilà en quel abîme j'étais tombé, ô mon Dieu!...

«Il ne restait plus qu'à accomplir une dernière cérémonie, la plus importante de toutes. Le prêtre ouvrit une boîte d'argent; il en tira avec respect une hostie consacrée, et la présenta au malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi à son aspect? Ses mains s'étaient jointes, et elles s'élevèrent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils réfléchissaient les plus belles vertus, la foi, l'espérance et l'amour... Je baissai la tête: un sentiment inconnu, nouveau, avait traversé mon esprit; pénétré d'admiration pour mon ami, j'en étais venu à rougir de moi-même.

«Après que le curé se fut retiré, Alexis me tendit la main; je l'arrosai de mes larmes. «Mon ami, dit-il, je te remercie; je n'avais pas attendu moins de toi!...» Et, après une courte pause, il ajouta: «Je suis heureux maintenant!» Qui pourrait produire l'accent avec lequel il prononça ses paroles? ... Ce n'était pas l'accent d'un homme, non: si les anges ont une langue pour exprimer leurs pensées, c'est ainsi qu'ils parlent. «Je suis heureux!» Pauvre jeune homme! Et il se voyait mourir à la fleur des ans, lui, doté des dons les plus précieux de l'esprit et du coeur, lui, chéri de ses amis, adoré de sa famille! et il mourait loin de celle-ci, il mourait lentement, dans des souffrances aiguës! Qui donc pouvait lui inspirer des sentiments semblables?... Qui?... À la foi seule il appartient de répondre à cette question.