Pendant le choléra, il passa bien des jours et des nuits, côte à côte avec des prêtres, au chevet des malades. Jamais il n'entrava leur ministère; car, disait-il, il ne faut pas enlever au pauvre monde ses consolantes illusions. Mais le dévouement de ces bons prêtres, égal, sinon supérieur au sien, n'entama pas seulement son Credo de libre-penseur.

Un matin du mois de janvier, il revenait de chez l'une de ses plus pauvres pratiques. Le froid était vif et le verglas si glissant qu'il eût fallu des patins pour cheminer d'un pied sûr à travers les rues de la ville.

Notre marquis-médecin glissa. En cherchant à se retenir, il se donna une entorse. Outre le verglas, il faisait un affreux brouillard, de sorte que notre homme gisait presque inaperçu au coin d'une borne. Tout à coup, de dessous une porte cochère, sortit une bonne laitière, alerte et robuste, comme on l'est à la campagne.

«Eh! c'est vous, monsieur le marquis? dit-elle au pauvre patient.—Comment me connaissez-vous, ma pauvre femme?—Comment je vous connais? Mais qui ne connaît pas dans le quartier M. le marquis d'Outremer?... Eh! qu'est-ce donc qui vous est arrivé?» Le marquis raconta son accident. Elle saisit le marquis et se mit en devoir de le porter elle-même jusque chez lui. Par ce brouillard et ce verglas, il y avait une bonne demi-heure de la borne a l'habitation du marquis.

Pour oublier ce qu'il souffrait, le porté dit a la porteuse: «Qu'est-ce que je puis faire pour vous? je vous promets de le faire, si ce n'est matériellement impossible.—Monsieur le marquis, vous êtes pris. Ce que vous pouvez faire pour moi? Franchement, je ne croyais pas avoir jamais l'occasion de vous le dire. Mais c'est de demander un prêtre, de l'écouter avec votre coeur et de devenir bon chrétien. Savez-vous que c'est un vrai scandale de voir un brave homme tel que vous du même parti, en religion, que les débauchés et les partageux?—Vous êtes saint Jean bouche d'or, laitière. Mais j'ai promis; je tiendrai. Je ferai venir un prêtre. À lui, par exemple, de me convaincre. J'assure d'avance que la besogne sera rude.—Et moi, je promets qu'elle sera douce.»

Quand un homme loyal comme le marquis consent à entendre la parole de Dieu, qu'il ne se raidit point contre elle, sa défaite est certaine, cette bienheureuse défaite qui vaut mieux que toutes les victoires. «Voyez-vous, disait-il a l'abbé Antoine, à leur seconde entrevue seulement, c'est une permission de Dieu que l'on m'ait extorqué cette promesse, sans cela j'étais capable de mourir dans mon impiété. Pourquoi? Je n'en sais rien. Par esprit de contradiction.»

Vous peindrai-je la joie et la reconnaissance de Soeur Eudoxie? Elle ne put qu'écrire à la bonne laitière. Mais elle le fit avec une éloquence qui ravit et en même temps confusionna la pieuse femme.

Quant au marquis, il ne tarissait pas. Lui qui avait toujours tant aimé les oeuvres de miséricorde, il semblait qu'alors seulement il en eût découvert l'esprit, la raison d'être, la céleste origine, et ce baume qui, d'un coeur compatissant et chrétien, coule à la fois sur les plaies du corps et sur les plaies de l'âme, et semble, remontant vers sa source, inonder le bienfaiteur lui-même d'une suavité céleste. «C'est pourtant à vous que je dois tout cela, disait-il. Que puis-je faire pour vous?—Oh! monsieur le marquis, est-ce que la joie de ramener une âme à Dieu n'est pas une assez riche récompense, surtout quand il s'agit d'une aussi belle âme?»

Un matin, la pauvre laitière vint trouver le marquis. Elle était troublée et tenait une lettre à la main. «Eh bien, oui, dit-elle, si vous voulez me remercier, priez Dieu pour mon pauvre garçon qui est soldat en Afrique, et qui m'écrit des choses navrantes... Je crains bien qu'il ait perdu la foi.» Le marquis pria.

Soeur Eudoxie, de Castres fut envoyée à Toulouse, à l'hôpital militaire. L'hôpital était comble. Depuis huit jours, il était arrivé d'Alger un nombre considérable de soldats malades. Soeur Eudoxie les soignait de son mieux. Elle en remarqua un entre autres, très jeune, au sourire triste et doux: il était miné par les fièvres d'Afrique... Autre chose encore le dévorait.