20.—LA PLUS GRANDE VICTOIRE D'UN VIEUX GÉNÉRAL.
Deux années environ avant sa mort, arrivée le 24 février 1845, le général Bernard, maréchal de camp de gendarmerie en retraite, membre honoraire de la société de Saint-François-Xavier, aborde, peu d'instants avant la réunion, le directeur des frères des Écoles chrétiennes, et lui frappant sur l'épaule avec une rudesse amicale:
«Tenez, cher Frère, lui dit-il, je suis un vieux gredin, un pas grand' chose.
—Allons donc, avec cette figure, vous, un brave dont le sang a coulé sur nos glorieux champs de bataille, vous ne sauriez être ce que vous dites; si vous vous accusiez d'être un retardataire vis-à-vis du grand général de là-haut, à la bonne heure; mais vous lui reviendrez un jour ou l'autre, et plus tôt que vous ne pensez, peut-être.
—Franchement, les conférences de notre Société, ce que je vois ici comme ce que j'entends, tout cela me remue. Mais... c'est que... c'est que... pour en finir, il y a la confession, et, comme on dit au régiment: c'est le hic; une batterie à enlever me ferait moins peur!
—Peur d'enfant, mon général! La confession n'est un épouvantail que de loin et pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle ressemble à ces prétendus fantômes dont se sauvent les poltrons, et sur lesquels il suffit de marcher pour qu'ils s'évanouissent; ou mieux encore, c'est comme une médecine qui paraît amère au premier abord et qu'on trouve de plus en plus douce à mesure qu'on la goûte, sans compter qu'elle guérit infailliblement le malade... qui veut guérir. Essayez seulement, et vous m'en direz des nouvelles.
—Hum ... hum ... À la manière dont vous en causez, on croirait qu'il s'agit d'une partie de plaisir, de quelque friandise délicieuse à nous proposer! Et pourtant ... cette médecine, dont vous me faites une peinture si séduisante, me paraît encore à moi une vraie médecine, une médecine d'autrefois, noire et effrayante... Mais voilà la séance qui commence, le commandant monte au fauteuil; aux armes et chacun à son poste! et moi dans ma guérite, c'est-à-dire, dans mon coin.
À quelques semaines de distance, une après-midi, le Frère directeur voit entrer dans la salle commune le général, tout radieux, et qui accourt lui presser les mains avec force:
«Oh! cher Frère! s'écrie-t-il, une bonne poignée de main; et tenez, il s'en faut de peu que je vous embrasse! je suis si heureux! plus heureux que le jour où j'ai reçu la croix, et ce n'est pas peu dire. Je crierais volontiers, comme ce jour-là: Vive l'empereur! Savez-vous ce que j'ai fait ces jours-ci?
—Non, mais je le soupçonne à vos regards, répondit le Frère en souriant.