Je devinai que mon parapluie lui faisait envie, et me plaçant brusquement bien en face de lui:
—Monsieur, lui dis-je en affectant une politesse souriante, si vous êtes attendu dans le voisinage, prenez mon parapluie. Vous le renverrez par une domestique ou un concierge; il vous suffira de remarquer le numéro de la maison en sortant d'ici.
—Mais, monsieur, si j'allais garder votre parapluie? Vous ne me connaissez pas.
—Si, si, je vous connais.
L'ouvrier crut à une allusion sur ses arrogances passées envers moi. Il devint rouge. Je continuai du ton le plus aimable:
—Je vous connais aussi bien que vous vous connaissez vous-même, et je suis sûr que vous me renverrez tout de suite mon parapluie. Le voilà, partez vite.
Il se laissa faire. Au bout de dix minutes, mon parapluie me revenait avec une bonne femme qui fit très verbeusement la commission de reconnaissance.
Je devais m'attendre à un changement radical dans les procédés de mon homme. Il guettait une première rencontre. Pour moi je tenais peu à une liaison au moins inutile. À la première rencontre, je passai vite. Il ne put que m'envoyer un beau salut, que je lui retournai par un geste très civil: un salut d'égal à égal.
À partir de cette minime obligeance dont j'avais honoré son caractère, je remarquai que non seulement mon fier ouvrier descendait du trottoir à la hâte pour me faire place, mais encore qu'il avait renoncé à ses anciennes prétentions; car je m'amusais à l'étudier, et je le vis plus d'une fois, à distance, céder le pas avec un empressement semblable au mien. Il se christianisait sans le savoir!
Les lois de Dieu sont grandes! Le moindre acte imprégné du sentiment chrétien a quelquefois des conséquences d'une étendue extraordinaire. Nous n'en sommes pas toujours témoins.