Roudolphine, tourmentée par son tempérament et voulant, depuis longtemps, se venger de la froideur de son mari, s'était laissé séduire. En général, la vengeance est ce qui pousse le plus facilement à l'adultère, quoique les femmes mariées ne l'avouent qu'involontairement.
Roudolphine m'avoua d'ailleurs qu'elle n'aimait point le prince, et pourtant j'eus l'occasion de remarquer qu'elle était jalouse de ses faveurs, sinon de ses amitiés. Elle m'avoua encore que le prince était le seul homme auquel elle se fût donnée, excepté son mari.
Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller jalousement le renom mondain de son mari et son honneur encore intact. Elle devait, avec beaucoup de prudence, faire le choix de ses relations. Son mari n'aurait pas accepté impunément une conduite légère de sa femme: s'il ne l'aimait plus, il était très fier et craignait le ridicule. Dans ces circonstances particulières, je crois volontiers que le prince était le seul homme auquel elle accordait ses faveurs; d'un autre côté, je ne crois pas me tromper en disant qu'avant de rencontrer le prince, elle eût été très facilement la proie de tout séducteur adroit si la plus grande entremetteuse du monde, l'occasion, lui eût été favorable.
L'histoire de Roudolphine n'avait donc rien d'extraordinaire; j'écoutais pourtant avec plaisir cette confession. De semblables histoires, concernant mon sexe, m'ont toujours captivée. J'ai le don de les provoquer par ruse ou par surprise, si mes amies ne m'ouvrent pas volontairement leur cœur et si elles ne veulent pas me révéler le secret de leurs manières de penser et de sentir.
De telles communications m'intéressent psychologiquement, elles élargissent mon point de vue et la connaissance du monde et des hommes. Elles confirment ma conception, que j'ai déjà plusieurs fois répétée: notre société vit sur l'apparence, et il y a deux morales, une morale devant les hommes et une morale entre quatre yeux.
En effet, quelle expérience n'avais-je pas, malgré ma jeunesse! D'abord, mon père, sévère et digne, et ma mère vertueuse: je les avais surpris au moment de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la volupté. Ensuite, Marguerite: quoique vive et animée, elle parlait toujours des convenances et des bonnes mœurs, elle sermonnait perpétuellement ma jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confiés à ma jeune oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres yeux comment elle apaisait ce qui la consumait en se procurant l'illusion de ses désirs! Enfin, ma tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille prude et sèche! Et Roudolphine, cette élégante jeune femme, qui se donnait à un homme parce que la joie du lit conjugal lui était trop parcimonieusement distribuée, selon son goût! Et le prince, cet homme extérieurement froid et diplomatique, une nature complètement disciplinée, quelle vigueur sensuelle ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles pas, dans leur cercle, du renom de la plus haute moralité? Oui, j'avais raison: le monde se base sur l'apparence.
Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'étais la confidente de Roudolphine et du prince, je crus ma pruderie hors de mise et j'avouai à Roudolphine, non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit passée et que les enlacements du prince m'avaient fait grand plaisir. Roudolphine m'embrassa très tendrement pour cet aveu. Elle était encore toute ravie de m'avoir initiée dans les mystères de l'amour, d'avoir été ma maîtresse et de m'avoir procuré une jouissance que je ne devais, au fond, qu'à ma propre ruse.
Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. Il partageait ses caresses également entre Roudolphine et moi. Ma vanité me disait que, malgré cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup à Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière; j'avais pour lui l'attrait de la nouveauté et du changement, ce qui est, ainsi que vous le savez bien, le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour les femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. Roudolphine obligea le prince à lui sacrifier les prémices de sa force. Le prince, pour être juste, s'efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails: je devrais vous répéter les mêmes choses, ce qui serait fatigant pour tous les deux. Votre imagination, vu mes précédentes confessions, est maintenant capable de se composer ces scènes.
Indubitablement, le premier amour d'un adolescent inexpérimenté a un grand, un immense charme pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire pas à pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en faire connaître toute la profondeur! L'autorité que la femme exerce alors sur l'homme flatte sa vanité. Et les caresses naïves et gauches d'un jeune homme ont un charme particulier. Mais la femme ne goûte qu'entre les bras d'un homme expérimenté le contentement sensuel le plus parfait. Il doit connaître tous les secrets de la volupté et tous les moyens de la renouveler et de l'augmenter. Le prince était ainsi. Et si vous pensez qu'à ce raffinement sensuel, qu'à la force de sa nature physique il joignait la plus parfaite délicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la femme qui s'abandonnait à lui, qu'il semblait toujours avoir en vue le seul plaisir de la femme et qu'ainsi il jouissait doublement, vous aurez une idée de ce que devaient être les jeux voluptueux de ces nuits taciturnes.
Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le mari de Roudolphine. Le prince fut invité à dîner. À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la maison du banquier; mais à Baden il se montrait rarement dans la villa de Roudolphine pour ne pas éveiller de soupçons. Depuis que j'étais mêlée à leur secret, je ne l'avais vu que la nuit. Alors il ne connaissait aucune contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le voulaient naturellement.