La recommandation était superflue: le spectacle était vraiment superbe de ces deux êtres, beaux et jeunes, s'aimant avec fougue, avec puissance, entraînés par leur passion et par les forces aveugles de la nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.

Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras avant d'avoir retrouvé ses esprits; alors, avec un visage rayonnant, elle retira le domino et me montra, triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna une peine inimaginable pour me faire comprendre ce que Marguerite m'avait déjà si bien expliqué; mais je n'avais jamais su me procurer ces engins, que Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait de joie, elle m'avait montré sa suprématie, elle avait obtenu les prémices du prince qui, certainement, attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de prendre ma revanche quelques instants plus tard. Le prince était extrêmement aimable. Au lieu de profiter de son avantage acquis, il nous traitait toutes deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, se contentait de ce que nous lui accordions, et parlait avec feu du plaisir qu'un divin hasard lui procurait avec deux femmes aimables. Il décrivait nos relations avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il remplissait le temps pour reprendre ses forces; il n'était plus très jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant plaisir.

Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier entièrement à lui et de supporter une douleur peut-être excessive. Roudolphine fit avec beaucoup de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je songeais, un peu inquiète. Il y avait longtemps que je me demandais comment tromper le prince sur ma virginité. Car une première fois, très artificiellement, au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant de prix pour les hommes. Toutefois, j'étais décidée à m'abandonner tout entière: je voulais être initiée.

J'ai gardé de ces moments un souvenir très net; tous les gestes de mon bouillant partenaire, comme les miens, se sont calqués en quelque sorte dans mon cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement, très minutieusement, la scène qui devait me faire définitivement femme, consacrer l'emprise de l'homme sur mon corps. Mais à quoi bon revivre ces minutes vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur donner une importance qu'elles ne peuvent avoir que pour nous, les initiées? J'étais la victime, mais une victime bénévole, impatiente du sacrifice. Quant au bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le mâle, que le sang versé devait remplir de joie, de volupté, d'orgueil. Certes, j'ai souffert, et beaucoup plus même que je n'y étais préparée, que je ne me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait fallu que je le veuille: j'étais destinée, comme toutes celles de mon sexe, à expier je ne sais quelle faute originelle. Vous voulez savoir si du moins la douleur fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais si je parlais d'un plaisir. D'après ce que Marguerite m'avait raconté et d'après mes propres essais, je m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme je feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler avec enthousiasme des signes évidents de ma virginité. En effet, mon sang avait jailli sur le lit et sur sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je n'osais espérer, surtout après mon malheureux essai au temps de Marguerite. Vraiment, il y avait une belle différence entre l'artifice et la réalité. En tout cas, cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un pur hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère. J'en ai souvent parlé avec des femmes, et j'ai entendu les choses les plus contradictoires. Certaines femmes affirment n'avoir jamais souffert; d'autres, par contre, avouent que longtemps l'approche de l'homme leur fut très douloureuse. Ce sont là mystères de la nature et de la conformation corporelle. Au reste, rien n'est plus facile que de tromper un homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule et confiant. Les subterfuges qui laissent croire à la virginité sont nombreux et précis; toute femme un peu expérimentée le sait, et l'étude des mœurs de tous les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à cet égard des renseignements suggestifs. Assez philosophé!

D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon évanouissement! J'avais fait à ma volonté; il s'agissait maintenant de jouir sans sortir de mon rôle de fille séduite. Le principal était fait! Le prince et Roudolphine prenaient un plaisir particulier à me consoler, car ils étaient convaincus d'initier une novice! Les rideaux furent tirés et un jeu indescriptible et charmant commença. Le prince fut assez honnête pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. Il n'était que sensuel, mais avec délicatesse; car il savait que la délicatesse pimente les jeux d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été violée, mais je n'apprenais que plus vite tout ce que l'on m'enseignait. Et le professeur était savant, bien doué, tumultueux dans ses désirs comme dans ses gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur tour: la première était un piment de tout premier ordre pour préparer les satisfactions encore un peu douloureuses de la seconde. Vous comprenez que je ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le prince nous quitta bien avant le jour, et nous nous endormîmes, étroitement enlacées, jusqu'à midi passé.

VIII

SEULE!

Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta des fatigues endurées durant la nuit, nous déjeunâmes copieusement. Roudolphine dut se confesser, c'est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa liaison avec le prince.

Son histoire n'était, au fond, que celle de toute femme sensuelle négligée par son mari. Le prince, grâce à sa grande expérience, avait tout de suite compris le malheur secret de l'union de Roudolphine, et elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament impressionnable.

Dans ces circonstances, le prince s'était approché d'elle avec beaucoup de prudence et d'adresse. Passionné, mais d'un extérieur froid, il évitait de se compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage du mari pour excuser la propre infidélité de Roudolphine.