—Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose que ce que je lui permettais moi-même les premiers temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra pas sans domino à ce bal!
—Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un homme d'une vigueur exceptionnelle et d'une violence dangereuse.
—Au premier moment, tu souffriras sans doute un peu; mais il est des calmants préventifs dont on usera à ton égard, autant qu'il sera utile pour t'éviter de grandes douleurs.
—Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger de complications ultérieures, qui gâteraient à jamais ma vie?
—Voyons, est-ce que je me serais abandonnée sans cela? Alors, je risquais tout, car je n'avais plus aucune relation avec mon mari. Lorsque je me fus réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais maintenant je m'arrange pour que mon mari me rende visite chaque fois que le prince a été chez moi, et cela au moins une fois tous les huit jours; ainsi, je n'ai plus rien à craindre.
—Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la honte de se donner à un homme. Je ne sais pas ce que je dois faire. Tout ce que tu me dis me charme, mes sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne voudrais pour rien au monde supporter encore une nuit comme la dernière, car alors je ne pourrais plus résister. Tu as raison, le prince est aussi galant que beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez heureux, là, à mon côté!
—Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant partager, quoique bien imparfaitement, ce que je ressentais moi-même au suprême degré. Je n'aurais jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi violente que celle que j'ai goûtée moi-même hier au soir! Je l'avais lu dans les livres, mais je pensais toujours que c'était exagéré. Odieuse m'est la pensée d'une femme se partageant entre deux hommes, mais je vois bien que l'accord est charmant entre deux femmes et un homme raisonnable et discret; bien entendu, il faut que les deux femmes soient de véritables amies, ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus honteuse et plus craintive que l'autre. Et ceci est encore ta faute, ma chère Pauline.
—C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là, ma chère, pour écouter notre conversation. Je ne saurais pas comment me défendre de lui. Ce que tu me dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien je suis échauffée et tremblante.
En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai de façon à ce que, si quelqu'un regardait par le trou de la serrure, rien ne lui pût échapper. Si le prince était là, c'était le moment d'entrer, et il entra!
Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein d'expérience, il comprit immédiatement que toute parole était inutile, qu'il devait vaincre avant tout et qu'il y aurait après assez de temps pour les explications. À la conduite de Roudolphine, je vis que tout était arrangé d'avance. Je voulais me cacher sous les couvertures, Roudolphine me les arracha; je voulais pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et comme j'attendais enfin la réalisation immédiate de mon plus long désir, je dus patienter encore. J'avais compté sans la jalousie de Roudolphine. Malgré la nécessité de me prendre pour complice, malgré la crainte de voir son plan échouer au dernier instant, elle ne m'accordait pas les prémices des baisers princiers. Avec une ruse que je lui enviai, mais que je n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle dit au prince que je consentais et que j'étais prête à tout, mais que je voulais encore me convaincre de l'efficacité du moyen employé, et qu'elle voulait se soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le prince ne s'attendait pas à une telle offre et qu'il aurait préféré faire cet essai avec moi plutôt qu'avec Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à faire contre cette proposition. Roudolphine fit donc tous les préparatifs nécessaires pour se garantir contre les conséquences du baiser masculin, puis elle se livra au prince impatient, en me recommandant de rester attentive à l'opération.