Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus intéressantes. Roudolphine se consolait en secret du papillonnage de son mari. Dans la villa voisine habitait un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et le mari de Roudolphine avait en main ses affaires d'argent. Le banquier était l'humble serviteur de l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans la trentaine, était, extérieurement, un homme très sévère, très fier, d'une culture toute scientifique; intérieurement, il était dominé par la sensibilité la plus vive. La nature l'avait doué d'une force corporelle exceptionnelle. Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait que j'aie jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir à tout prix; qu'une loi: se préserver, à force de ruse, de toutes les suites fâcheuses de ses jouissances. Quand le banquier était là, le prince venait souvent dîner ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais remarqué qu'il eût la moindre liaison avec Roudolphine. J'appris tout par hasard, car Roudolphine se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins des deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais des fleurs derrière une haie, je vis Roudolphine retirer un billet de dessous une pierre du mur, le cacher rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa chambre. Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai par la fenêtre et je la vis lire fébrilement un billet qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à son secrétaire pour écrire probablement la réponse. Pour la tromper, je courus dans ma chambre et chantai à haute voix, comme si je m'exerçais. Par la fenêtre, je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier. Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le long du mur, joua avec les branches et cacha sa réponse avec tant d'adresse que je ne la vis pas faire. Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée le plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que je me fus assurée qu'elle était occupée, je me précipitai au jardin. Je découvris facilement le billet, caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre, je lus:

«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui dirai demain que je suis indisposée. Pour toi, je ne le suis pas. Viens demain, comme d'habitude, à onze heures.»

Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite. Vous pensez bien que je compris tout. Mon plan était déjà fait. Je ne remis point le billet à sa place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, j'étais en possession de son secret et je sentais bien que je n'en sortirais pas les mains vides. Il est vrai que j'ignorais encore comment le prince parviendrait jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner, nous avions convenu de passer la nuit ensemble, c'est pourquoi elle avait refusé la visite du prince. Au thé, elle me fit comprendre que nous ne coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle sentait approcher l'époque de son indisposition. Elle pensait me tromper et je l'avais depuis longtemps dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la faire aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât pas moyen d'éviter au dernier moment la surprise que je lui réservais. Nous allâmes de très bonne heure au lit et je fus si folâtre, si caressante et si insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine contre poitrine, nos respirations juvéniles mêlées, les mains entrelacées, c'est ainsi que nous étions étendues, elle endormie, moi de plus en plus éveillée et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais avec émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup, j'entendis crier le plancher de l'alcôve, un bruit comme de pas assourdis; puis la porte s'ouvrit, j'entendais respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha du lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais sûre de moi et je feignis dormir très fortement. Le prince, car c'était lui, souleva la couverture et se coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt, épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps. Maintenant, la catastrophe. Il voulut monter immédiatement sur le trône qu'il avait tant de fois possédé. Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer ses caresses, il toucha ma main et mon bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je tremblais, je me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup de la peur de Roudolphine et de l'étonnement du prince. Le prince avait poussé un juron italien, et Roudolphine dut bien vite se taire quand elle voulut me faire croire que c'était son mari qui venait tout à coup la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir exposé ma jeunesse et mon honneur à une scène aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du prince. Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt qu'il n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il gagnait un intéressant partenaire. C'est justement ce que j'attendais de lui. Avec des mots tendres et plaisants, il rendit naturelle notre étrange aventure. Il alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva les clés et se mit au lit. Roudolphine était entre nous. Puis vinrent les excuses, les explications et les reproches. Mais il n'y avait rien à changer à la chose. Nous devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous exposer aux suites désagréables de cette hasardeuse et inexplicable rencontre. Roudolphine se calmait peu à peu, les paroles du prince se faisaient plus douces. Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais Roudolphine à me faire la confidente, donc la complice de cette liaison défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite me profitait, et le souvenir de son aventure à Genève. C'était, au fond, la même histoire, sauf que le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des marionnettes entre mes mains!

Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue liaison avec le prince; mais elle lui révéla aussi ce qu'elle faisait avec moi, la petite innocente, et elle lui raconta encore comment je brûlais du désir d'en apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait le prince, et quand je tâchais de faire taire Roudolphine, elle ne parlait qu'avec plus d'ardeur de ma sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai qu'il pressait de ses mains les bras de Roudolphine, manifestant ainsi son excitation sensuelle. De temps en temps, ses jambes frôlaient les miennes. Je pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait encore de me consoler; mais à chaque mouvement du prince, elle devenait plus distraite. Bientôt, elle aussi s'agita nerveusement; elle tâchait de me faire partager son plaisir, je ne me défendis nullement et je la laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une autre caresse s'égarait et se mêlait à celle de Roudolphine. Je ne devais pas supporter cela, si je voulais rester fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine avait aussitôt enlevé sa main en rencontrant celle de son amant sur ce chemin défendu, je fus abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même et en cachette ce que mes compagnons de lit avaient commencé. Mais à peine avais-je tourné le dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte. Le prince prononça les plus doux mots d'amour en s'adressant à Roudolphine, qui lui répondait aussi gentiment que possible, selon l'habitude qu'ils avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les yeux, mais mon imagination m'enflammait. Au moment où tous deux se pâmèrent en soupirant et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je perdis connaissance.

Après la pratique vint la théorie. Le prince était maintenant entre Roudolphine et moi, je ne sais si c'était par hasard ou à dessein. Il était immobile, ne faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre. Je savais très bien que je devais rester silencieuse pour conserver ma supériorité envers eux. J'attendais donc ce qu'ils allaient entreprendre pour n'avoir plus rien à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour à tour et de différentes façons: Roudolphine me prouva d'abord que, puisque son mari la négligeait et poursuivait d'autres femmes, même qu'il m'avait courtisée, elle avait le droit absolu de s'abandonner aux bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant tout, si discret. À la plus belle époque de son âge, elle ne voulait, elle ne pouvait manquer des plus douces jouissances terrestres, et d'autant plus que ses médecins lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur à son tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était d'un tempérament très vif; elle savait que je n'étais pas du tout indifférente à l'amour, que je n'en craignais que les suites. Elle voulait seulement me rappeler ce que nous avions fait ensemble ce soir même, avant l'entrée inattendue du prince. Je tentai de lui mettre la main sur la bouche, mais cela n'allait pas sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit de ma main et la baisa, à petits coups, très tendrement. Maintenant, c'était à son tour. Son rôle n'était pas facile, il devait soupeser chaque mot pour ne pas froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation de sa voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus vite que d'avoir égard à l'humeur de Roudolphine qui, maintenant, était forcée d'accepter tout pour ne pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus de tout ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et me prouver que je n'avais rien à craindre de lui. Je me souviens seulement que la chaleur de son corps m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon visage, mes seins, puis enfin tout mon corps. Mon état était indescriptible. Le prince s'avançait avec lenteur, mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son baiser, car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie de le lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais envie de terminer cette comédie, de mettre fin à mon afféterie et de m'abandonner complètement à la force des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes marionnettes m'échappaient, et j'aurais été en outre exposée aux baisers fécondants de cet homme violent et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter son triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec quelle violence il avait caressé Roudolphine. Toutes mes prières auraient été vaines, et mes précautions n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs savais-je si au dernier moment j'aurais pu me retenir? Toute ma carrière d'artiste était en jeu. Je fus donc ferme. Je me laissais tout faire sans y répondre, et je me défendais très violemment quand le prince essayait d'obtenir davantage. Roudolphine ne savait plus quoi me dire, ni ce qu'elle devait faire; elle sentait que ma résistance devait être brisée cette nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder dans les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore plus—ce dont vraiment je n'avais plus besoin—elle mit sa tête sur ma poitrine, m'embrassa, me caressa doucement, puis plus violemment, avec des paroles délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle commença un jeu si aimable que je lui laissai pleine liberté. Le prince lui avait cédé sa place; il me baisait à pleine bouche avec volupté; si bien que j'étais couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai ma main au prince, lequel ne perdait pas une seconde ni un geste, tout en jouant avec la belle chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait à la caresser, à la flatter de la main. Notre groupe était compliqué, mais excessivement aimable; il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne pouvoir le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les yeux! Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me donnait et les caresses du prince l'excitaient au suprême degré, elle se pâmait comme si elle allait s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à défaut de mon abandon complet, celui de Roudolphine et ma propre complaisance, poussée aussi loin qu'il n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté. Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: nous gravîmes tous les trois le plus haut degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort et si épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure avant de nous remettre. Nous avions trop chaud par cette nuit d'été, nous ne pouvions plus supporter les couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés que possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement reprit à nouveau. Le prince parlait avec sang-froid de cet étrange rendez-vous préparé par le hasard, comme s'il avait organisé une partie à la campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui avait raconté, il ne se donnait même plus la peine de me gagner; il se contentait de combattre ma crainte des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité de mes caresses, le plaisir que j'avais goûté, le battement précipité de mon cœur dans ma poitrine et que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me prouver qu'il n'y avait pas de danger, et c'est ce qu'il essayait de faire avec toute l'adresse d'un homme du monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et n'exigea même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta à une heure, car il faisait jour de très bonne heure. Il sacrifiait volontiers la durée d'une jouissance à son secret et à sa sûreté. Il devait traverser la garde-robe, le corridor, gravir une échelle, sortir par une fenêtre et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa maison et de gagner en cachette son appartement. Le congé fut un mélange merveilleux de tendresse, de timidité, de badinage, de défense et d'intimidité. Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et moi, aucune envie de nous expliquer; nous étions si fatiguées que nous nous endormîmes aussitôt. Au réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle lui eût raconté nos plaisirs. Elle ne remarqua même pas combien je prenais plaisir à ses consolations.

Naturellement, je refusai de coucher avec elle la nuit prochaine; mais mes sens ne devaient plus m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne voulais plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule et elle ne devait pas croire que je permettrais jamais au prince ce qu'elle lui accordait si facilement. Elle était mariée, elle pouvait être enceinte, mais moi, artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela me rendrait malheureuse!

Comme je m'y attendais, elle me parla alors des mesures de sûreté. Elle me raconta qu'elle avait fait la connaissance du prince à une époque où elle ne fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et quand, par conséquent, elle n'osait pas être enceinte. Le prince avait alors apaisé toutes ses craintes en employant des condoms, et je pouvais aussi les essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle s'était convaincue que le prince avait beaucoup de sang-froid et restait toujours maître de ses sentiments. D'ailleurs, il savait épargner d'une autre façon encore l'honneur des dames,—si j'étais bien aimable, je l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader de toutes façons de m'abandonner complètement au prince, pour goûter les heures les plus gaies et les plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications et ses promesses ne me laissaient pas entièrement froide, mais que je conservais encore bien des craintes.

Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine, une visite de convenance qui s'adressait aussi à moi; mais je me dis indisposée et ne parus point. Ainsi ils pouvaient convenir sans crainte des mesures à prendre pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux secrets. Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, ils devaient s'entendre pour me surprendre dans ma chambre à coucher, et cela aussi vite que possible, pour ne pas me laisser le temps de me repentir et de retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.

Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me parla plus de la nuit passée. Elle m'accompagna à ma chambre à coucher, renvoya la femme de chambre. Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous déranger. Elle s'assit sur mon lit et reprit de plus belle ses arguments pour tâcher de me convaincre; elle me décrivit tout avec beauté et séduction et m'assura qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement, je faisais semblant d'ignorer que le prince était dans sa chambre et qu'il nous écoutait peut-être derrière la porte. Je devais donc être prudente et ne céder que peu à peu.

—Mais qui me garantit que le prince emploiera le domino que tu me décris?