Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous faire un autre aveu, que je pensais bien ne jamais faire à personne. Vous avez ma parole et je la veux tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commença selon sa nature. Espiègle comme je le suis, ces efforts du chien m'amusaient et je le laissais faire ce qu'il voulait. À la fin, il me fit pitié et je me mis à l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son désir ne m'était pas désagréable. Ce que je voyais ne m'intéressait pas outre mesure, car j'ai toujours été fort curieuse de toutes les nouveautés, même les plus singulières. Je compris aussi les scènes étonnantes auxquelles j'avais assisté dans les rues. Je vous avouerai donc que je soulageai ce pauvre animal tourmenté. Je tâchais de le contenter, et c'est avec plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines, et j'avoue qu'à ce moment-là il me vint des pensées moqueuses à l'égard de mon cousin.

Loin de ressentir des remords pour une telle perversion de la féminité, j'ajoute que j'ai toujours extrêmement goûté le plaisir d'assister aux accouplements des animaux et de les leur faciliter. Vous avez peut-être raison de dire que ceci est une perversion ou tout au moins un débordement de la sensualité; mais je dois vous faire remarquer que jusqu'au jour où je vous ai fait, à vous tout seul, l'aveu de ma grossesse et de ma contamination, j'ai toujours eu le renom d'être une fille très vertueuse. Donc mes goûts n'ont offensé personne et je n'ai fait de mal à personne. Tout ce qui a trait à l'union intime de deux êtres a toujours exercé un charme étrange, irrésistible sur moi,—sans jamais me pousser à des actes déraisonnables. J'ai goûté à peu près tout, mais je n'en ai jamais parlé; et ce n'est que dans les relations les plus intimes que j'ai dévoilé ma véritable nature. Une fois, en séjour dans la famille d'un grand propriétaire terrien qui possédait un haras des plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais presque tous les jours aux ébats des admirables étalons qui couvraient les juments. J'y avais assisté une première fois par hasard et ce spectacle m'était resté inoubliable. Grâce à ma ruse naturelle, j'ai su jouir de ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant l'absence de mes amis qui étaient aux eaux. Personne ne soupçonnait que, cachée derrière un rideau, je regardais les étalons, car ma chambre ne donnait pas sur les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais vu cela chez des chevaux de race; je puis vous affirmer qu'il n'y a pas de plus admirable spectacle qu'un étalon couvrant une jument. Ces belles formes, cette puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de tous les nerfs, de tous les muscles, enfin cette frénésie poussée jusqu'à la rage! tout cela a pour moi un attrait magique. On peut rester froid ou en parler avec dédain, même avec dégoût, mais on est bien forcé d'avouer que la copulation est le moment suprême de la vie animale et que la nature l'a ornée dans la majorité des cas de beaucoup de grâces et de beauté, même aux yeux de l'homme. Les oiseaux chantent avec plus de ferveur, les cerfs combattent, chaque être augmente en force et en beauté. Tout cela s'observe le mieux chez des chevaux de noble race. La jument, obéissant à une loi de la nature, se refuse, et l'étalon doit s'en approcher avec beaucoup de précautions pour ne pas s'exposer à ses ruades. Peu à peu, il réussit à vaincre sa résistance. Il galope autour d'elle, frotte ses flancs avec ses naseaux, hennit, il ne sait comment dépenser le surplus de ses forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et tous les muscles se gonflent et le signe de sa virilité apparaît dans sa grandeur et dans sa nervosité. On ne comprend pas où tout cela va finir. À la fin, la jument accepte et se présente. En un clin d'œil il occupe le trône et attaque furieusement le port de son désir. Longtemps, longtemps il bat en vain. Ainsi autrefois dans les tournois les preux s'exerçaient à frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre bête, et c'est ce que font les valets d'écurie. Mais à peine ont-ils donné de l'aide, à peine le fougueux animal a-t-il enfin réussi qu'il s'ensuit une poussée telle que l'on ne peut pas en décrire la puissance, ni le résultat. Les yeux sortent des orbites; de la vapeur monte des naseaux; le corps entier semble se convulsionner. Celui qui contemple ce spectacle avec l'œil du corps ou l'œil spirituel connaît une grande jouissance. Je ne puis pas cacher que je ne pouvais assez voir ce spectacle, qui m'excitait toujours au plus haut point.

Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient été révélés par hasard, c'est par hasard que j'ai fait ici ces aveux, je reprends donc au plus vite mon sujet. Après les déclarations et les intimités du fiacre, ma liaison avec Franz prit une tournure particulière. Comme je ne l'aimais pas—je ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et pour mon plus grand malheur—j'étais décidée à ne jamais lui accorder les droits entiers d'un mari. Il devait me servir d'amusement. Je voulais connaître et expérimenter avec lui tout ce que je pouvais goûter sans danger. Naturellement, il devint peu à peu plus osé, mais comme je ne lui accordais pas tout, je le dominais toujours et j'en faisais ce que je voulais.

Aussi souvent que j'étais seule avec lui—et j'étais assez raisonnable pour que cela n'arrivât pas trop souvent—je passais les heures les plus exquises. Je lui permettais la liberté la plus entière, et bientôt il ne fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le fiacre. Il osait me baiser partout, me caresser, m'admirer. Il est vrai qu'il me donnait beaucoup à faire à l'empêcher d'aller plus loin. Quand il essayait ce que je lui défendais avec acharnement je le repoussais en arrière et je ne redevenais bonne enfant que quand il me promettait d'être plus modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je remarquai plusieurs fois qu'il ne pouvait plus être maître de son excitation et qu'il s'affaiblissait. Depuis longtemps, j'étais terriblement curieuse de voir de près cette chose admirable que la nature a si merveilleusement organisée et avec laquelle l'homme peut nous rendre ineffablement heureuses ou indiciblement malheureuses. Naturellement, il ne devait pas remarquer ce que je désirais tant, mais, au contraire, il devait croire que c'était lui qui me conduisait pas à pas sur ce sentier abrupt. Le meilleur moyen était de lui permettre de me faire tout ce que je désirais lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris que si l'on ne peut avoir tout ce que l'on désire, il y a toujours certaines compensations possibles. Je n'eus donc pas de peine à pousser Franz à baiser non seulement ma bouche et mes seins, mais à choisir un but plus décisif. Mais comme l'âme ne peut pas rester tranquille dans un baiser sur la bouche, elle le peut encore moins quand il s'agit de nos autres charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et mes sursauts lui apprirent que j'avais un faible pour cette caresse, il devint même spirituel et me procura une jouissance indescriptible. Parfois, il semblait vouloir en profiter quand, après le déversement de mon âme, une prostration, un abandon complet me gagnait. Il se soulevait alors et voulait profiter d'une seconde d'inattention. Chaque fois il fut trompé, car même au moment de l'extase je ne perdais jamais de vue tout ce que je risquais en cédant dans le point principal. Il descendait alors tout confus du trône qu'il croyait avoir déjà conquis et devait s'adresser là où je pouvais être heureuse sans danger. Ce que Marguerite m'avait conté de ses jeux secrets avec sa maîtresse, je le goûtais maintenant. Quand Franz était couché avec sa tête bouclée devant moi, me caressant le cou, le front et les cheveux, je trouvais que sa caresse avait le jeu le plus fou, le plus amusant, me chatouillait, me faisait rire, tâchait même d'être variée autant que possible, et quand tranquillement étendue je jouissais sans inquiétude, je me comparais intérieurement à la baronne et me trouvais beaucoup plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite. Je pouvais voir l'influence de mon abandon. Il était admirable, surtout au moment du plus fort ravissement, quand mon âme rêvait, voluptueuse, et qu'il ne se séparait point de moi, mais au contraire m'aimait plus fortement, comme s'il eût voulu absorber toute ma vie. Cette espèce de jouissance a toujours eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient à la passivité complète de la femme qui reçoit les caresses de l'homme et à l'hommage extraordinaire qui est ainsi rendu à ses charmes; d'ailleurs elle est très rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger davantage. Rien que dans le contact extérieur de la bouche, dans un simple baiser, son effet est plus qu'enivrant; mais si la bouche connaît en outre son devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties caressées, je ne sais vraiment si je ne dois pas préférer cette jouissance à toute autre. D'ailleurs elle dure plus longtemps et ne vous rassasie pas. Ce qui va suivre m'est encore plus difficile à avouer que tout ce qui a précédé. Aussi je renonce au beau droit de la femme de se faire toujours un peu violenter. La vérité est entre nous, et ce que je n'aurais pas le courage de vous dire oralement doit néanmoins être dit. Il est tout naturel qu'après tant d'amabilité et de complaisance de la part de Franz, la réciprocité eût lieu. Il y avait longtemps que je désirais faire tout ce que j'avais vu ma mère accomplir dans ce jour inoubliable où elle provoqua mon père à des jouissances répétées. La chose se fit toute seule. D'abord la main, en détournant honteusement les yeux, puis la bouche encore hésitante, mais goûtant peu à peu davantage, et à la fin le plaisir tout entier sans honte et sans vergogne. Je ne sais pas ce que les hommes ressentent quand ils osent caresser tous les objets de leurs vœux. Mais si j'ose en conclure par ce que je ressentis en regardant, caressant, baisant, en faisant toutes les folies imaginables avec tout ce qui m'était dévolu alors, vraiment la volupté de l'homme est alors puissante. Ce que je voyais et touchais maintenant, je l'avais déjà vu chez mon père, chez mon cousin et chez le cocher de mes parents. Mais je devais le connaître dans toutes les proportions de sa force et de sa beauté! Franz était plus jeune que mon père, plus sain et plus robuste que mon cousin, plus aimable et plus tendre que ce grossier valet d'écurie; donc une expérimentation sans fin. Sans doute, il y a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par afféterie, ne goûtent jamais le plaisir tout entier. Cela dépend de beaucoup de choses. Avant tout du caractère de la femme, puis aussi de la violence de l'homme qui ne s'attarde que très involontairement aux préambules pourtant si agréables et qui pousse immédiatement à l'ultime jouissance. Quant à Franz, il méritait bien ce dédommagement puisque je lui fermais avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis. D'ailleurs il était si excité quand il m'avait si longtemps caressée que par simple pitié j'aurais dû faire ce que je faisais avec plaisir. J'avais peu de jouissance quand il était si hors de lui, je regrettais presque de croire que ma beauté était cause de tant de hâte virile. J'en goûtais par contre beaucoup quand, après une courte pause et un moment de conversation, il renaissait peu à peu, quand ce joli garçon, chef-d'œuvre de la nature, recouvrait toutes ses forces. Quel délicieux jeune homme! tout en lui sentait la jeunesse, et les soins qu'il prenait de lui-même lui conservaient cette jeunesse. Comme il était ravissant aux moments où il me regardait! Dois-je cacher, après avoir tout dit, que dans un moment d'enivrement je couvrais de mes baisers sa jolie tête bouclée, que je m'attardais longtemps à sa nuque et à son oreille droite qui s'ourlait comme un coquillage et que je préférais à son oreille gauche, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme chez tout le monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui encore, le sang bout dans mes veines quand j'y pense, et vraiment je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a donné des remords, d'amers remords, et je dois à votre amitié désintéressée que ces remords n'aient pas empoisonné le restant de ma vie. Je l'ai éprouvé moi-même, l'on n'ose pas jouer impunément avec le feu, et les principes les plus forts peuvent être trahis par un tressaillement momentané des nerfs, une humeur noire de notre intérieur. Ça serait bien triste si une jeune fille, à la lecture de ces lettres, avait envie d'agir comme je l'ai fait dans des circonstances particulières. Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux soit-il, des faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient. Si elle se confiait à l'amitié intime d'une amie sans être auparavant assurée de sa discrétion, elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait à un jeune homme qui ne veut pas l'épouser toutes sortes de faveurs, et cela sans être sûre de ses sens, elle se rendrait malheureuse pour toute la vie! La lecture des livres voluptueux et infâmes est très dangereuse pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute une collection de ces livres et connais par expérience l'impression qu'ils font. Les Mémoires de M. de H...; les Galanteries des abbés; la Conjuration de Berlin; les Petites histoires, de Alihing; les Romans priapiques en allemand; le Portier des Chartreux; Faublas; Félicia ou Mes Fredaines, etc., en français, sont de véritables poisons pour les femmes non mariées. Tous ces livres racontent la chose d'une manière attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites, aucun ne met une jeune fille en garde contre l'abandon trop complet à l'homme; aucun ne décrit les remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi le mariage est une institution excellente que chaque homme raisonnable doit défendre. Sans le mariage, les désirs sensuels feraient des hommes des bêtes sauvages. Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois pas mariée. Une actrice n'ose pas avoir des liens. Elle ne peut être à la fois ménagère, mère de famille et l'idole du public. Je sens que je serais une épouse consciencieuse et une très tendre mère—naturellement si mon mari me rendait heureuse ainsi que je le mérite. C'est parce que je connais l'importance extraordinaire de la vie sexuelle dans toutes les conditions humaines,—c'est parce que je sais par expérience et par observation que ce point tenu secret par les hommes les plus honorables et les plus tendres est le centre de la vie en société,—c'est parce que je sais tout cela que je serais une compagne exemplaire. J'agirais comme ma mère a agi, je m'efforcerais d'être toujours nouvelle pour mon mari, je me prêterais à toutes ses fantaisies et pourtant je lui cacherais toujours quelque chose, je serais tout en semblant n'être rien, ce qui est, je crois, la clef de toute la vie humaine.

VII

ROUDOLPHINE

À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien sérieuse! Ceci est encore un trait de mon caractère. Je prévois toujours la suite des choses; je dois toujours me rendre compte des impressions, des sentiments et des expériences. Même l'ivresse la plus violente des sens n'a jamais pu fourvoyer ce trait de mon esprit. Et, aujourd'hui, je commence justement un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera assez.

Ma liaison avec Franz continuait naturellement. J'étais toujours très prudente; ma tante ne soupçonnait donc rien et nos rendez-vous étaient un secret pour tout notre entourage. En outre, je persistais à ne pas me trouver plus d'une fois par semaine seule avec Franz. Le jour de mon début approchait et Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi que tous les hommes qui se croient sûrs d'une possession indiscutée. Mais ce n'est pas ainsi que je l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan. Au moment de commencer une brillante carrière, devais-je être liée à un homme sans importance et que je dominais à tous les points de vue? Le quitter en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à son indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je réussis à dénouer notre liaison avec tant d'à-propos que Franz croit encore aujourd'hui que si le hasard ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé. Ce hasard était mon œuvre. Je fis comprendre à mon professeur que son accompagnateur me poursuivait de ses déclarations et que j'étais prête à briser le cours de ma carrière d'artiste pour me contenter «d'une maisonnette et d'un cœur». Mon professeur, qui était très fier de m'avoir formée et qui se promettait beaucoup de mon début, se fâcha. Je le suppliai de ne pas rendre Franz malheureux, que cela me ferait beaucoup pleurer et que ma voix en souffrirait. Ainsi j'atteignis mon but et Franz reçut un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest. Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos relations sans avoir rien à craindre.

Peu de temps après notre séparation, je débutai au théâtre de la Porte Kaertner. Vous savez avec quel succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le monde m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements, l'argent et la célébrité. Je ne manquais pas de courtisans, d'admirateurs et d'enthousiastes. L'un pensait atteindre son but avec des poésies, l'autre avec des présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments sans tout risquer au jeu. C'est pourquoi je feignis d'être indifférente; je décourageai tous ceux qui s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom d'une vertu inabordable. Personne ne soupçonnait qu'après le départ de Franz j'avais de nouveau recours à mes joies solitaires des dimanches et aux délices du bain chaud, pimentées de toute espèce de jouissances. Pourtant, je ne cédais jamais plus d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et des applaudissements qui m'avaient excitée. Mille yeux me surveillaient, aussi étais-je excessivement prudente dans toutes mes relations; ma tante devait m'accompagner partout et personne ne pouvait me reprocher quelque chose.

Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et je m'étais installée sans trop de luxe, mais très confortablement. J'étais aussi introduite dans la meilleure société et je me sentais très heureuse. Je ne regrettais que très rarement la perte de Franz, car tout ce que je faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir complètement. Des circonstances heureuses me dédommagèrent l'été suivant. J'avais été introduite dans la maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et je reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable amitié. Son mari m'avait fait la cour, espérant, avec son immense fortune, conquérir facilement une princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme tous les autres, il m'introduisit dans sa maison en croyant me gagner de cette façon. J'y avais ainsi mes entrées libres. Je refusai continuellement les avances de l'homme et, peut-être à cause de cela, la femme devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine, c'était son nom, avait environ vingt-sept ans. C'était une brunette très piquante, très vive, très animée, très tendre et très femme. Elle n'avait pas d'enfants, et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, lui était assez indifférent. Ils avaient des relations respectueuses entre eux et ne se refusaient pas, de temps à autre, les joies du mariage. Malgré tout, cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait sans doute qu'elle était d'un tempérament excessivement avide, ce qu'elle cachait avec beaucoup d'habileté. J'eus bientôt la révélation de ses penchants. À l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter sa charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement tous les dimanches et amenait quelques amis. Elle m'invita à venir y passer l'été, à la fin de la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question que de toilette, de musique et d'art entre nous, et voici que nos conversations prirent un tout autre caractère. La cour que son mari me faisait nous en fournit l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les fredaines de son mari d'après les privations qu'il lui imposait. Ses plaintes étaient si sincères et elle cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai immédiatement d'être sa confidente et de jouer le rôle d'une amie simple et inexpérimentée. J'avais joué juste et touché son côté faible, ainsi que celui de toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce qu'elle me racontait me semblait invraisemblable, plus elle s'entêtait à vouloir m'éclairer, plus ses lèvres me contaient ce dont son cœur était plein. D'ailleurs elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses. Mon étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire qu'une jeune artiste qui jouait avec tant de feu ignorât tout. Déjà au quatrième jour après mon arrivée, nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique ne pouvait pas manquer, après tant de beaux discours. Et plus j'étais gauche et empruntée, plus elle s'amusait à exercer une novice. Plus je faisais de difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et en plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements et badineries; je compris qu'elle allait employer toute sa ruse pour me décider à passer la nuit avec elle. Le souvenir de la première nuit passée dans le lit de Marguerite m'envoûta d'une telle façon que je vins à mi-chemin au-devant de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité qu'elle se convainquit encore plus de mon innocence. Elle croyait me séduire, et c'était moi qui la pliais à mon caprice. Sa chambre à coucher était des plus charmantes; elle était meublée avec tout le luxe que seul un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée. C'est là que Roudolphine avait été faite femme. Elle me raconta dans tous les détails son expérience et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un tempérament très voluptueux. Elle me dit aussi que jusqu'après son deuxième accouchement elle ne prenait aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes, de son mari. Son plaisir ne se développa que peu à peu et devint soudain très vif. Longtemps je n'y pouvais pas croire, ayant été moi-même d'un tempérament ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis convaincue. Le mari est fautif dans la plupart des cas: il presse trop pour finir aussitôt après avoir commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de la femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine avait eu des compensations pour les privations endurées; elle était aussi charmante qu'avide et ne supportait qu'avec humeur les négligences de son mari. Je ne vous raconterai point les badineries et les folies que nous fîmes toutes les deux seules dans son grand lit anglais. Nos ébats étaient très charmants, et Roudolphine était insatiable dans le baiser et dans le contact caressant. Elle jouissait des deux durant des heures et soupçonnait à peine que ce temps était encore trop court pour moi, tant je feignais de lui céder avec peine et avec doute.