En outre, Francfort est la ville la plus désagréable que je connaisse. L'aristocratie de l'argent et les juifs y donnent le ton. On n'y comprend rien à l'art. Les gens louent une loge, comme à la parade. On ne compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas fleurir. La passion la plus violente gèle dans cette ville. L'amour et les plaisirs n'y sont pas un besoin naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme dit Shakespeare.
Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de toutes nationalités, mais leurs ancêtres à tous avaient passé la mer Rouge. Ils m'entouraient avec respect, quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un que je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor que je portais sans cesse avec moi. Parmi mes collègues, il y avait quelques hommes jolis et galants; mais c'est un de mes principes de ne jamais choisir un comédien, un chanteur ou un musicien. Ils sont trop indiscrets; on y risque son honneur et parfois son engagement. Je tiens à conserver le nimbe de la vertu.
Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou une jeune fille! Je me serais donnée toute, ainsi qu'à Marguerite! Je n'aurais rien épargné pour révéler les doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient ou prudes inabordables ou très laides. D'autres avaient, par contre, une telle pratique qu'elles étaient usées. Elles me faisaient toutes horreur. J'étais donc bornée à moi-même.
«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette ennuyeuse ville pour me fortifier et me préparer à l'amour à venir? me disais-je souvent. Suis-je capable de faire cela? Et la volupté future me récompensera-t-elle de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que la volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au monde. Je me soumis à cette épreuve.
Durant les premières semaines, j'eus une peine inouïe à me dominer. Cela me coûtait des efforts surhumains de m'empêcher de frôler machinalement tel ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut plus facile. Et quand des rêves voluptueux m'agitaient, quand la chaleur de mon sang m'aiguillonnait, je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. Rien ne refroidit autant qu'une lecture politique; unie douche froide est, en comparaison, encore un excitant!
Après deux mois de mortifications volontaires, les tentations étaient plus rares. Quand elles me surprenaient, elles n'étaient plus aussi têtues ni aussi longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, et je ne sais pas pourquoi je l'aurais fait. L'on peut être chaste pour goûter ensuite une volupté d'autant plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand on veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant de longues promenades auparavant, et quand on est invité à un dîner succulent, on ne se charge pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des plaisirs de l'amour.
Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter cette vie durant deux ans. Je dois à un divin hasard d'avoir traversé cette épreuve. Je vous vois sourire, vous ne le croyez pas.
Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la pure vérité.
Une de mes collègues, Mme Denise A..., Française de naissance, mais qui parlait parfaitement l'allemand, était la seule, parmi toutes les chanteuses, avec qui je pouvais parler librement de tout. Je n'avais pas à craindre son indiscrétion, tant son indulgence était grande.
Elle avait tout traversé, son expérience était immense, elle était trop blasée pour subir le chatouillement sexuel. Elle n'était pas assez âgée ni assez laide pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle se laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était pour les dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.