Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise, s'étaient adressés à moi pour leur servir d'intermédiaire, et j'étais assez bon enfant pour présenter leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.

«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je suis déjà épuisée, mais par dégoût, disait-elle. Quand on pense ou quand on lit jusqu'où peut vous pousser cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie. L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on s'enfonce dans des bourbiers pour disparaître enfin dans des cloaques remplis de vers immondes. Vous l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans cette voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que l'on puisse imaginer. Ces débauches l'ont tué. C'était une terrible maladie! Plusieurs maux le rongeaient de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la moelle épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps n'était qu'une immense plaie, et il perdit la vue. Il n'avait pas encore trente-trois ans. Je l'adorais, j'étais désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses maladies l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au bois de Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait déjà plus bouger. Je le soignais avec une de mes amies; on devait le servir comme un nourrisson. Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable? À un être infâme, qui se disait son ami et qui lui mit en main le livre le plus terrible qui ait jamais été écrit: Justine et Juliette ou les Malheurs de la vertu et les Prospérités du vice, du marquis de Sade. On dit que l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches et qu'il est mort dans un hospice d'aliénés. M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que le marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il s'était enfermé dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans les environs de Paris, pour célébrer des orgies avec des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de reproches, quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il haussa les épaules et me dit que ce n'avait pas été son intention de perdre mon mari, mais, au contraire, qu'il avait voulu le mettre en garde contre ses mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède n'avait pas réussi.—Que voulez-vous, madame, me disait-il, moi aussi j'ai été torturé par le démon de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu votre mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis pas que je suis devenu un ascète, mais je n'appartiens plus au troupeau des cochons d'Épicure, qui ont fait un cloaque de l'amour sexuel.

«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est fautif? Au désespoir, je voulais me suicider. Je voulais le faire avec raffinement, car j'étais très fantasque. Mon mari, durant notre union, avait épuisé chaque espèce de jouissance animale que l'on peut goûter avec une femme seule. Quand j'ouvris pour la première fois le livre du marquis de Sade, qui était illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je voulais tout essayer, m'abandonner à tous les excès contenus dans ce livre et mourir de débauches, comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues montent sur le bûcher après la mort de leur époux et se laissent consumer vivantes.

«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais était la sienne. Je vous assure qu'elle était beaucoup plus torturante que la mort par le feu. Je voulais étudier la théorie de la volupté animale, puis l'appliquer à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-uns de ces ouvrages qui en traitent, ainsi les Mémoires d'une Anglaise, de Fanny Hill, les Petites fredaines, l'histoire de Dom Bougre, le Cabinet d'Amour et de Vénus, les Bijoux indiscrets, la Pucelle de Voltaire et les Aventures d'une Cauchoise.

«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer tous les deux au plaisir. Il ne manquait jamais son but et me trouvait prête à faire toutes les cochonneries qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré le livre de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa mort, je le découvris au fond d'une armoire à double fond. Je me mis à le lire. Mon impatience me poussait à connaître le sens des illustrations. Je lus avant tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple, la torture des femmes, la scène de la ménagerie, l'aventure du mont Etna, les flagellations, les viols de garçons, les scènes à Rome, celle où le marquis de Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des femmes et des enfants nus et mord un garçonnet jusqu'à le tuer, enfin la description des orgies où deux femmes sont guillotinées, les bestialités, etc., etc.

«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin. Ce livre pouvait avoir une double influence, suivant le tempérament du lecteur ou de la lectrice, suivant leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant d'efforts pour terminer cette lecture que j'étais déjà insensible avant d'aller à la pratique. Je ne pouvais plus penser à l'amour, et quand je pensais aux sensations qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. J'étais radicalement guérie de toute démangeaison voluptueuse qui peut être dans le corps humain. Je commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats masculins.»

Denise me raconta encore beaucoup de choses sur ce sujet. Elle me croyait complètement inexpérimentée dans la pratique. Elle soupçonnait que je connaissais le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de mon sexe; mais elle pensait que j'ignorais complètement l'homme. La feinte est innée chez la femme, ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda si j'avais jamais lu un de ces livres dont elle m'avait parlé. À ma réponse négative, elle me conseilla de commencer immédiatement par la Justine et la Juliette de Sade.

«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le camphre a la vertu d'éteindre le chatouillement sexuel de la femme.

«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de Sade étouffa durant des mois toute pensée, tout désir de volupté et de débauche.

«Quelle imagination! Est-il possible que de telles choses se passent? Les hommes sont là-dedans des tigres et des hyènes; les femmes, des boas et des alligators. Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité naturelle. Les femmes caressent des femmes, les hommes des garçons et des animaux. C'est horrible! Je me demandais s'il était possible que l'homme se rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de telles excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés, déchirés, à la place de beaux corps blancs. J'eus peur de l'homme qui avait écrit cela. Avait-il vraiment mené une telle vie, ou était-ce la débauche de son imagination qui lui faisait écrire de telles choses? Il dit, quelque part, que c'étaient là les mœurs des chevaliers de son temps et que des scènes semblables se passaient au Parc-aux-Cerfs.