«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes. La fameuse marquise de Brinvilliers déshabillait ses victimes et se délectait aux sursauts et aux contorsions des corps nus de ces malheureux.»
Durant tout le temps que dura cette lecture, durant plusieurs mois, je ne songeai pas une seule fois à faire ce que j'avais fait avec Marguerite et avec Roudolphine. Il me fallait beaucoup de temps pour lire dix volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne pouvais pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je devais étudier de nouvelles partitions; tous les jours, il y avait des répétitions ou des représentations; je recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais invitée à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez bien le français pour comprendre exactement ce que de Sade écrivait, beaucoup de mots m'échappaient, qui n'étaient dans aucun vocabulaire.
Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement que sainte Madeleine, qui a eu également une jeunesse assez agitée et orageuse.
Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup d'offres d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Hongrie. J'avais de la peine à me décider, quand arriva M. R..., alors intendant des théâtres de Budapest. Il venait expressément à Francfort pour me faire ses propositions oralement.
Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire foncier, le baron Félix de O..., grand dilettante de musique, un homme très aimable, très beau et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me promit un revenu beaucoup plus considérable que celui de l'intendant théâtral. En acceptant, je me serais déshonorée à mes propres yeux. Il me répugnait de vendre mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.
L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un jeune homme d'à peine dix-neuf ans, joli, timide, honteux comme un petit paysan. C'est à peine s'il osait me regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme une pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de bien, que c'était un génie et qu'il jouerait un grand rôle dans sa patrie. Vraiment, cela valait la peine de recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un puceau ignora jamais la théorie et la pratique des doux secrets de Cythère, c'était bien le jeune Arpard de H..., fils de la sœur de l'intendant hongrois.
Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort; ils allaient à Londres et à Paris pour acquérir quelques opéras à la mode.
M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... joignait ses prières à celles de l'intendant, et je lisais dans les yeux d'Arpard de ne point refuser. Ce regard me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt un contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout et je donnai ma signature.
Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt que mon contrat francfortois serait périmé. On m'autorisait cependant à donner six représentations de gala à Vienne. Je débutais justement à la morte saison.
Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y avait pas encore de Diète de l'Empire, bien qu'on parlât d'en convoquer une pour l'année suivante.