Le gouvernement autrichien commençait à céder. Il se rendait compte qu'un système d'esclavage n'était pas favorable à la Hongrie.

Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler de politique, moi qui n'y ai jamais rien compris!

Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de venir ici, je m'étais fait photographier chez Augerer. Je ne ressemblais plus du tout à ce portrait. Mes traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins et des hommes et des femmes de mes amis m'ont souvent répété que j'étais peu développée pour mon âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma mère quand je la surpris au lit, le jour de l'anniversaire de mon père. Quelle différence entre elle et moi! Mes cuisses n'étaient alors pas aussi fortes et charnues que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même pas l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: épaules, clavicules, hanches; on pouvait même compter mes côtes. Depuis deux ans que je menais une vie de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses et les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil des femmes, s'étaient arrondies; elles étaient dures et pourtant élastiques; je ne pouvais assez me contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler et baiser ces belles boules!

Les scènes de flagellation dans le livre de Sade m'avaient rendue curieuse de connaître la volupté que l'on pouvait ressentir en se battant le derrière. Une fois, je pris une fine baguette de saule, je me déshabillai et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier coup me fit si mal que je cessai immédiatement. Je ne connaissais pas encore l'art de cette volupté; je ne savais pas qu'il fallait commencer par des claques aussi légères que celles administrées par les masseuses dans les bains turcs, et que c'est seulement au moment de la crise que l'on peut frapper avec toute la vigueur du bras. Il se passa plusieurs années avant que je connusse cette volupté et que je trouvasse qu'elle augmente réellement la jouissance. Si la douleur ne m'avait pas découragée, j'aurais sûrement repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes de chasteté.

D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce qui arrivait trois ou quatre fois par jour en été, j'étais prête à céder aux tentations de la chair. Vous ne le croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de Denise qui me refroidissait.

À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances s'étonnèrent beaucoup de ce changement qui s'était produit dans mon physique. J'avais donné rendez-vous à ma mère, elle devait assister à mon triomphe. En me voyant, elle me serra dans ses bras en disant:

—Ma chère enfant, comme tu es belle et comme tu as bonne mine!

Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier, à Hilzig. Elle me dévisagea durant quelques secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout d'abord pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à son avantage. Elle remplaçait les roses de ses joues par du fard, mais elle n'arrivait pas à cacher les cernes bleuâtres de ses yeux.

—As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis que tu as quitté Vienne? me demanda-t-elle. C'est impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne peut plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent aux plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, et tu leur appartiens!

Je lui affirmais vainement que je menais depuis deux ans une vie de recluse et que je ne m'en portais que mieux.