M. R... me demanda si je voulais chanter en italien ou en allemand. Je remarquai qu'il désirait me poser encore une autre question. Je lui répondis que je ferais tout mon possible pour apprendre assez le hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. Comme on ne parle que très rarement dans les opéras et comme les assistants ne comprennent jamais le texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait pas trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des leçons.

Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites à n'importe quelle heure du jour. En général, manger est une des principales occupations des Hongrois.

Les Hongrois sont de grands sybarites.

Je priai donc ces deux messieurs de prendre une petite collation. M. de R... s'excusa, il avait beaucoup à faire et se leva pour sortir. «Si tu as envie de rester, dit-il à son neveu, je te permets d'accepter l'invitation de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer la ville et lui servir de cicerone. Vous viendrez au théâtre», dit-il, en s'adressant à moi, «on y donne la tragédie et vous allez vous y ennuyer, puisque vous ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc comme vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»

J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais décidé de lui enseigner l'amour et de le plier tout d'abord à mes caprices.

II

AMOUR ET SADISME

J'avais décidé de séduire Arpard, mais je n'avais pas encore pensé comment m'y prendre.

Je n'aurais pas eu de peine à le séduire, mais je devais prendre garde à bien des choses, et je ne vis le danger que lorsque M. de R... nous eut laissés seuls. Arpard était si jeune! Je compris que quand je lui aurais permis la jouissance du plus haut bien qu'un homme peut désirer et qu'une femme peut accorder, il ne serait plus possible de le retenir. Sa passion n'aurait plus été maîtresse et je n'aurais plus pu me dominer. Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas à mon accompagnateur, à Franz, auquel je pouvais dire d'aller jusqu'ici et pas plus loin, et qui était un homme fait pour la servitude et l'obéissance, aussi bien dressé que le roquet de ma tante. Un malheur pouvait vite arriver. Je risquais tout en faisant ce pas au début de mon nouvel engagement. D'ailleurs je ne connaissais pas assez Arpard, je n'étais pas sûre de sa discrétion.

Les jeunes gens se vantent facilement de leurs conquêtes. Et s'ils ne se vantent pas, ils se trahissent facilement par un regard ou par une parole inconsidérée. D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!