Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises, comme je devais les connaître plus tard, je n'aurais pas tant hésité. J'arrivais de Francfort, où l'on juge très sévèrement la conduite d'une femme.

Mon cœur battait si fort quand M. de R... m'eut laissée toute seule avec son neveu que je pouvais à peine parler. Je m'étais amourachée, je le sentais maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer les sentiments qui m'agitaient! Ce n'était pas que de la convoitise: c'était bien ce sentiment que les livres seuls m'avaient encore fait connaître; l'amour éthéré! J'aurais pu passer des heures à son côté, le contempler, écouter le son de sa voix, et j'aurais été ineffablement heureuse.

Mais je ne veux pas vous décrire mes sentiments, je n'en ai pas la force. Ma plume n'est pas assez habile; je n'ai jamais eu la prétention d'avoir du style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la grammaire. La syntaxe et la rhétorique brillent devant mes yeux comme une fata-morgana, que je n'ai jamais pu atteindre. Quand M. de R... se fut éloigné, le majordome de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre», où j'étais descendue, nous apporta la collation commandée: du café, de la crème, des glaces, de la tourte aux noisettes, des fruits, surtout des melons et un punch glacé. Il ne nous apportait que des rafraîchissements. Arpard prit place à mon côté. Comme il faisait très chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la nuque et la gorge. Arpard avait le spectacle de mes deux collines de lait. Au commencement, il ne les regardait que du coin des yeux; quand il vit que je lui permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi et ses yeux y restaient fixés. Il soupirait, sa voix tremblait. En lui tendant un verre de café glacé, je lui frôlai la main et nos doigts s'unirent une seconde. Je sentais venir l'instant de ma défaite et je me défendais faiblement. Un petit frisson parcourait mon corps, je devins rêveuse, notre conversation tomba brusquement. Je me renversai sur le canapé, mes yeux étaient clos, mon esprit se troublait et je pensais m'évanouir. J'avais dû changer de couleur, car Arpard me demanda, inquiet, si je me trouvais mal. Je me ressaisis et le remerciai d'une poignée de main que nous prolongeâmes. Je lui abandonnai ma main gauche, il la couvrit de baisers. Son visage était rouge. Je croyais que tous les boutons de son habit allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.

Est-ce que ces préliminaires devaient durer encore longtemps? Il était beaucoup trop timide pour profiter de ses avantages, il ne les remarquait même pas. Un roué n'aurait pas manqué d'en profiter; mais un roué m'aurait-il amenée à cet état? J'aurais tout employé pour lui cacher mes sentiments.

La situation devenait pénible. Je rappelai à Arpard que son oncle lui avait recommandé de me montrer la ville. Je sonnai et je commandai d'aller chercher un fiacre.

«L'équipage du baron O... est en bas, me répondit le serviteur. Il le tient à votre disposition.»

Ceci était galant. Je n'avais pas encore vu le baron, j'avais oublié de lui envoyer ma carte. Je décidai de la lui remettre aussitôt. Nous y allâmes: le baron n'était pas à la maison. Nous poussâmes notre promenade jusqu'à Ofen. Puis nous revînmes sur nos pas, dans la petite forêt de la ville, une espèce de parc de fort mauvais goût, où il y avait un petit lac et des barques. Je demandai à Arpard si nous étions bien éloignés de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre». Il me répondit qu'il y avait une petite heure de chemin.

—Je vais renvoyer la voiture et nous nous promènerons ici; ne serez-vous pas trop fatiguée? me demanda-t-il.

—Même si cela doit durer jusqu'à demain matin, je ne serai point fatiguée.

Il sourit, en pensant à une autre fatigue.