Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour; dès que le soleil disparaît, ils rentrent tous en ville. Je n'y voulais pas retourner, car Budapest est la ville la plus poussiéreuse qui soit. Toute la campagne environnante n'est qu'un immense désert de sable; chaque coup de vent y soulève des nuages de poussière, comme en Afrique. J'étais heureuse d'être à l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous allions dans des îles en passant des ponts suspendus. Je me pendais au bras d'Arpard. Il me mena dans un restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu'à quelle heure il était ouvert, et l'on me répondit qu'il fermait à neuf heures du soir pour se rouvrir à quatre heures du matin. Arpard me pressait de rentrer bientôt, car ce petit bois n'était pas sûr le soir, on y avait dernièrement assassiné quelqu'un.
—Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui dis-je.
Nous nous appelions déjà par nos petits noms. Notre familiarité avait déjà fait d'immenses progrès. Il s'était confessé, je l'avais obligé à faire ses aveux. Il me jurait, par les étoiles et par la profondeur du ciel, de m'aimer jusqu'à sa mort. Il était tombé amoureux à Francfort. Son imagination était ardente et poétique, comme celle des tout jeunes gens. Il pressait et baisait mes mains. Arrivés dans une île, il tomba à mes pieds,—il disait qu'il adorait la terre qui me portait, et il me supplia de lui permettre d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui, je lui baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par la taille et enfouit sa tête—vous ne devinez pas où?—dans les environs de ce point que tous les hommes envient. Bien qu'il fût jalousement voilé de mousseline, caché par mes robes et ma chemise, Arpard semblait ivre. Il prit ma main droite et la pressa sur son cœur, sous son gilet. Ce cœur galopait et battait aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta à ses jambes, qui flageolèrent comme celles d'un homme ivre, et à cet attouchement il devint encore plus affolé et plus amoureux. Je crus que ses yeux allaient sauter hors de leurs orbites. Il était onze heures, nous étions encore dans l'île, étroitement enlacés. Mes jambes étaient sur ses genoux. Il osa enfin une première caresse. Il joua d'abord avec le cordon de mes bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles, les cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais fort joli. À cette première caresse, j'étais déjà hors de moi. Nos bouches s'étaient unies, je suçais ses lèvres et ma langue pénétrait entre ses dents jusqu'à sa langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.
Je ne sais pas comment cela arriva, tout à coup je ne fus plus sur ses genoux. Je le serrais comme pour le briser. Sa main droite jouait avec ma nuque et me semblait moite de fièvre. Il me chatouillait à me rendre folle.
Ce n'était pas l'expérience qui le guidait, mais l'instinct. Il m'avoua plus tard avoir ignoré jusqu'à ce moment la différence du carquois et des flèches. Et cependant il agissait avec une inexpérience aussi adroite que pourrait l'être l'expérience même, et l'on doit remarquer que les gens d'expérience sont souvent malhabiles.
Je m'évanouissais, ce chatouillement était trop fort. Je baissai les yeux et j'aperçus mon superbe compagnon vêtu à la hongroise, ce qui lui seyait à ravir. Je ne lui avais pas encore rendu ses caresses et je brûlais de les lui rendre. Je le sentais tressaillir; une décharge électrique parcourait nos nuques et nous faisait tressaillir, comme ces malheureux animaux que la foudre frappe tressaillent avant de mourir, au plus fort d'un orage, dans la campagne. Au même instant, je sentis que j'étais hors de moi. L'extase nous ravissait l'un et l'autre dans des régions éthérées où il me paraissait que nul n'avait voyagé avant nous et où cependant tout était préparé pour nous recevoir. Arpard léchait mes mains et baisait les ongles de mes doigts. Ainsi que, je vous l'ai dit, personne ne lui avait appris ces choses: la nature seule le conduisait, il suivait ses inspirations.
Un incendie intérieur nous poussait à d'autres plaisirs. Nous réfléchissions tous les deux comment nous y prendre. Ma raison avait abdiqué. Je ne craignais plus rien. Et si quelqu'un était venu me dire que le déshonneur m'attendait, que j'allais être engrossée, que j'allais accoucher et mourir; et si d'autres étaient venus nous entourer pour se moquer de nous, j'aurais continué ce jeu d'amour, je leur aurais crié mon bonheur, je n'aurais ressenti aucune honte. J'étais l'esclave de mes désirs, j'étais entièrement soumise.
L'extase dura quelques minutes. Après nos caresses réciproques, mes feux devenaient chaque seconde plus ardents. Et lui était dans le même état.
Mes yeux allaient de son visage à ses mains puissantes, de celles-ci au paysage inanimé; ils erraient sur la surface des eaux, à peine déchirée par quelques rares broussailles. La lune se reflétait dans l'eau, qui se ridait par endroits quand un petit poisson sautait. J'aurais voulu m'y tremper avec Arpard, prendre un bain de fraîcheur et de volupté! J'étais une bonne nageuse. J'avais pris des leçons de natation à Francfort et j'aurais pu traverser le Mein ou le Danube à la nage.
Arpard devina ma pensée, il me souffla dans l'oreille:—Veux-tu te baigner avec moi dans cet étang? Il n'y a aucun danger. On dort depuis longtemps au restaurant. Il n'y a personne.